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b onne chance.
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Publié le 05/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

L'histoire de "Menaces d'amour" :
Béatrice Jansson, professeur de littérature à la Sorbonne, perd à la quarantaine son mari, patron de PME. Acceptant de lui succéder provisoirement pour maintenir la société et ses emplois, elle se retrouve aux prises avec des créanciers très spéciaux qui l'entraînent dans une partie de l'ex Yougoslavie alors en pleine guerre. A son corps défendant elle est versée dans un monde chaotique où la politique, l'armée, le crime et la finance se fondent en une inextricable folie historique. L'héroïne d'abord subit, puis s'adapte, et pour finir se venge en infiltrant à son profit l'univers des paradis fiscaux dans lesquels ses tortionnaires ont placé les bénéfices de leurs méfaits. Mais c'était sans compter avec le hasard. Béatrice bientôt va se retrouver le jouet d'enjeux politiques qui la dépassent.
Un long extrait : l'arrivée tardive du commissaire Vallon...
Le parquet ancien se mit à craquer sous ses pas, tandis que debout derrière son bureau Charles Gorski l’attendait.
" Mes respects monsieur le directeur ", récita le commissaire Léonard Vallon.
De son vrai nom Görski de Fosea Borzoï, le directeur central de la police judiciaire était d’une vieille famille aristocratique originaire d’Europe de l’Est. On disait que depuis Napoléon, les Gorski avait toujours dirigé quelque chose quelque part en Europe : diplomatie, finances, armée. Impressionnant ! Charles, qui n’était que directeur central de la PJ n’en n’était pas moins un Gorski. Comme ses aïeux il en imposait ; et Vallon n’arrivait pas à déterminer exactement pourquoi il en était ainsi sous une apparence si simple et si courtoise. Ou plutôt si ! C’était justement cette simplicité, cette courtoisie naturelle qui, par différence avec la suffisance de ses subordonnés immédiats, en imposait.
Gorski se tourna vers le sous-directeur des affaires économiques et financières de la PJ, qu’entre collègues ils appelaient le sous-dir, et qui lui était resté assis. Sa silhouette massive de lutteur semblait comme enroulée autour de sa chaise, à la manière d’un penseur de Rodin, en plus affaissé. Sans même décroiser les jambes, Georges Barnabé ― c’était son nom ― se contenta d’une brève œillade à l'attention du commissaire en guise de bienvenue ; sans doute pour trancher ostensiblement avec les manières du grand patron.
" Asseyez-vous Vallon ", ordonna Gorski d’une voix douce.
Le bureau ouvrait sur les quais de la Seine par quatre grandes fenêtres. C’est qu’au siège de la PJ on logeait à l’ancienne. Ici grimper n’était pas bon signe. Les huiles se tenaient au premier étage dans les bureaux les plus vastes, tandis qu’en haut au contraire, les sous pentes abritaient les sans grades, ceux qui faisaient les sales boulots en attendant une éventuelle promotion ou en attendant rien, c’était selon.
Le commissaire constata que d’ici on distinguait parfaitement tout ce qui se passait à l’extérieur et il ne put s’empêcher de regarder un moment les péniches accostées sur la berge d’en face. Elles paraissaient si proches.
Le grand directeur qui s’était assit, laissa Vallon admirer la vue quelques secondes encore, puis l’interpella.
" Comment allez-vous commissaire ?
― Bien, répondit bêtement Vallon qui avait parfaitement perçu la pointe de sarcasme qu’il y avait dans la question.
― Je ne reviens pas sur vos récents résultats, souffla le directeur, c’est un désastre.
― Nos collègues des Douanes en portent pour une bonne part la responsabilité. Vous le savez parfaitement ! "
Barnabé avait balancé çà tout en brossant d’un geste sec le bas de son pantalon. Toujours affalé sur son siège, il gardait les yeux rivés au sol.
" Ca va Georges, reprit l’autre sans le regarder. N’aggravez pas la situation en défendant ce qui ne l’est pas. Il revenait au commissaire de diriger les opérations. Vous savez l’un et l’autre ce que j’en pense. "
Gorski contempla quelques instants les ongles de sa main droite aux doigts tendus, puis reprit : " Le malheur Vallon, est que nos amis des Douanes justement se sont largement répandus sur cet échec, vous accusant d’excès de prudence. Au point que cela circule maintenant au ministère. Et qui dit ministère dit ministre, évidemment ! Le moment est très mal choisi, vous vous en doutez. "
Le grand patron fit pivoter son siège, le regard fuyant vers la même vue qui avait séduit le commissaire quelques instants plus tôt. Comme détaché une fraction de seconde de la réalité, il murmura de façon à peine audible :
" Tout cela est fâcheux. "
Puis il se ressaisit, et se tournant vers Vallon, il ajouta d’un ton plus ferme : " Fâcheux et terriblement agaçant. Que vais-je faire de vous maintenant ? "
Le commissaire vit l’auguste menton se pointer lentement vers lui.
" Je ne sais pas Monsieur ", répondit-il du mieux qu’il put.
Le haut fonctionnaire, visiblement satisfait de cette absence de réponse se détendit un peu. " Il nous faut changer Vallon. Le citoyen est persuadé que l’insécurité menace et le ministre veut des résultats, rapides et tous azimuts. Voyez-vous, les vertus d’hier propres au fonctionnaire sont devenues des vices. La pondération, la prudence, la hantise de la bavure, tout ça c’est fini. Il va falloir désormais aller de l’avant, foncer. "
Leonard faillit sourire, mais l’instant n’était pas à la rigolade. Tout de même, il n’arrivait pas à distinguer dans le discours du grand patron ce qu’il reprenait sincèrement à son compte, de ce qu’il faisait semblant de croire. Toujours profil bas, il se contenta d’acquiescer du "oui Monsieur" réglementaire.
Le grand chef sur sa lancée insista une fois encore. Le ministre entendait montrer qu’il agissait en homme d’action, entouré d’hommes d’action.
Là s’en était trop, l’œil amusé du commissaire s’alluma, un peu trop sans doute car cela déclencha les foudres du haut fonctionnaire.
" Oh ! Je sais ce que vous pensez, rugit ce dernier. Tout ça c’est du vent ! Des slogans, de la mise en scène, destinés aux médias. N’est-ce pas ? "
Vallon, tous feux éteints cette fois, se garda bien de répondre, laissant le soin à Gorski de poursuivre.
" Aucun dirigeant ne peut échapper à cela. Rien ne sert de frapper l’ennemi, si vous ne frapper pas aussi l’opinion. Ca n’est pas nouveau ! Bonaparte ne s’est-il pas fait représenter franchissant le pont de Lodi à la tête de ses troupes, drapeau en main ? La réalité est qu’il est resté abrité derrière des murailles durant toute la bataille. Et alors ? En quoi cette image arrangée, modifie t-elle la vérité ? En rien. Au contraire, elle la représente avec plus de force. Sans le général Bonaparte, cette pauvre République n’aurait jamais délivré l’Italie... "
Il y eut une pause, puis la voix redevenue douce conclut : " Et bien, si notre ministre peut nous aider à être mieux compris de la population et faciliter notre combat contre le crime, nous n’allons pas nous en plaindre. "
Disant cela Gorski-le-grand s’était tourné vers Barnabé qui, toujours tassé sur son séant, ne manifestait aucune réaction. Gorski n’avait pas choisi son exemple napoléonien au hasard. Vallon en était persuadé, et il se demanda ce qu’il pouvait bien signifier. Chacun connaissait la petite taille du nouveau ministre de l’intérieur, largement compensée, disait-on, par la hauteur de ses ambitions…
Léonard à ce propos, se demanda si les hommes petits pouvaient réellement faire de grands hommes ? Les hommes grands n’avaient-ils pas plus de chance de servir l’intérêt général avec plus de sérénité, plus de dévouement, du fait même qu’ils n’étaient animés d’aucun désir de revanche particulière concernant leur taille.
Il en était là de ses divagations, quand le grand directeur se redressa soudain sur son fauteuil...
Lire la suite : l'arrivée tardive du commissaire Vallon...
http://menacesdamour.centerblog.net/rub-Extraits-du-livre.html
Où trouver le livre ?
Libraires en ligne, dont Fnac.com
http://livre.fnac.com/a2170007/Francois-Pelosse-Menaces-d-amour?Mn=-1&Ra=-1&To=0&Nu=1&Fr=0
L'écriture n’est pas ma profession…
Jamais, jusqu'à cette expérience, je n’ai eu envie d’écrire.
Mes succès, mes échecs sont ailleurs, mais comme dit Flaubert : « Tout notaire porte en lui les débris d’un poète... »
Mais, dois-je l’avouer, de la réussite en littérature je ne me soucis guère. Je ne suis-je pressé de rien ni d’aucune sorte. « Sans hâte fébrile, sans être possédé par le démon de l’inspiration et l’urgence de la création… » comme le dit Sylvère Monod à propos de Joseph Conrad dans la préface qu’elle a écrit de la Folie Almayer.
Je ne suis pas non plus pris de « ce gris rejet du vide qui vous anéantit, vous écœure et vous donne des envies de Martinis avant midi. » dont parle Truman Capote à propos de l’indifférence des critiques.
Pourtant au moment où « Menaces d’amour » est paru le doute m’a pris. Béatrice, mon héroïne valait-elle un roman ? Et qui étais-je, moi ! pour prétendre avoir écrit ?
Un type ordinaire. Un grouillot en écriture. Un apprenti du point-virgule et du tiret, un qui découvre le Bescherelle sur le tard. Un débutant. Un touche-à-tout passé par là par hasard. Mais cela a été plus fort que moi, il a fallu que je fasse le malin, que je me lâche.
Puisque j’avais écrit pour le plaisir de raconter une histoire, ou peut-être bien pour l’extirper, il me fallait aller jusqu’au bout et mettre au monde un vrai livre…
Mes "Digressions" :
Dans sa préface d’Eugène Onéguine, Jean-Louis Bakès définit la digression comme une divagation désinvolte qui a pour effet de compromettre certain sérieux, certaine gravité, par mise à distance. Byron la condamnait comme un pêché, parait-il, ajoutant qu’il avait beaucoup péché. Ca me va bien ça moi !
Mes digressions :
- Rose et noir, osez Renoir !
- A mort Madoff, vive Buffet...
- Le Pop est marre... Andy Warhol 2ème partie
- Les "Chinese Fatties" s'exposent...
- C'est-y de l'art ou du cochon ? Andy Warhol 1ère partie
- Les "hommes de lettres" !...
- "Le sexe de Proust"...
- etc. :
http://menacesdamour.centerblog.net/rub-Digressions.html
Publié le 05/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

Quand tu me tiens...
Comme beaucoup de gens de ma génération, because son antisémitisme, j’ai découvert Céline en dehors de l’école et sur le tard.
J’ai jamais trop voulu m’intéresser à l’homme, pas lu sa bio par exemple. Sûr que comme antisémite monsieur Destouches apparaît assez miteux. J’en reste donc à Céline, l’écrivain Et alors là, la vache !
Un étalon de la littérature celui-là. Comment qui te crache sa semoule. Attention la mitraillette ! Quand le Louis te canarde avec ses mots t’en prends plein la gueule, y a pas d’aut’ mot. Des fois même t’en implore : arrête Ferdinand ! je suis à bout, j’en oublie de respirer, stop, faut que je m’reprenne…
Ca fait quatre pages que ça dure, tu te dis qu’y va bien finir par se fatiguer pépère, qu’il a plus rien dans sa lance. Penses-tu! T’as pas encore eu droit au bouquet final. Et ça repart. Ce mec a inventé en écriture l’équivalent des effets spéciaux. Quelles cascades, les mots s’affolent, dérailllent, ça dézingue à toute birzingue, de toutes les couleurs, de toute ces belles sonorités des faubourgs de mon enfance (surtout dans Mort à crédit) Soudain, comme le gosse émerveillé que j’ai été je ne suis plus moi, je suis l'autre, je suis lui, je suis son univers. Y me désintègre le salaud. Mais ouf, vl’a la fin d’un chapitre qui s’annonce, on va pouvoir s’arposer. Tu parles Charles! Le temps d’une page blanche, t’as à peine eu le temps, toi, de te rebecqueter un peu, que le Louis, lui, il a déjà rechargé son stylo et renfourché sa plume.
Oh misère ! mon Ferdinand, si je veux pas que tu me tiennes comme ça, faut plus j’ouvre tes bouquins…
Tellement marqué, hanté par ça, je n’ai pu faire apparaître ce zigue que furtivement, au détour d’une page.
(Extraits du livre)
… Encore alanguie sur le canapé-lit, Claire battit des paupières.
― Reste encore un peu demanda t-elle.
En guise de réponse, Béatrice s’assit à côté d’elle et lui effleura le cou d’un doigt paresseux.
― Il te faudra mettre un foulard pendant quelques jours murmura t-elle en souriant. Elle passa sous silence les ombres bleues qui marquaient aussi ses fins poignets.
Claire Keller se redressa sur les coudes, dévoilant cette belle absence de poitrine piquetée de tâches de rousseur.
― Reste ! réitéra t-elle. Je voudrais te lire un truc. Sans attendre la réponse, elle fit volte-face et ramassa le livre qui gisait écartelé à l’envers sur la moquette. Elle attaqua aussitôt d’une voix un peu cassée.
― Ecoute ça : « Faut les amuser encore plus… toujours davantage… pour moi c’est pas gagné du tout… les filles se retroussent jusqu’aux oreilles… ça c’est de la vrai faridon !… Cascade, Prosper tapent des mains… Ils ravivent la bamboula… En avant les dames ! Jambes en l’air… le grand cancan de la Boum Dié ! Taraboum dié !… Puis la farandole ! … Les flics ont de quoi se divertir… Ils voient plus que des pantalons… des mottes tous poils dans les dentelles… La craquouse là qui sautille… Taraboum dié ! Juste au ras des chasses ! … Avec la fumée d’alcool… c’est brouillant, éberluant… »
― Céline : « Le Pont de Londres », n’est-ce pas ? l’interrompit Béatrice, de peur que cela ne s’éternise.
― Oui ! Je le découvre, seulement maintenant, dit Claire comme à regret. Tu aimes ?
― Quoi ? Tu veux dire ce passage précisément, l’étourdissante et dérisoire ferveur de jouir de l’instant quand l’envie d’un ailleurs te tarabuste ?
― Non, enfin je voulais dire…
― Qu’est-ce que tu voulais dire ? appuya Béatrice d’un air las. Qu’est-ce que t’y connais à tout ça ?…
Publié le 05/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

… Quand le chauffeur retourna le cadavre avec le pied, elle vit nettement le grand trou noirâtre qui lui déformait la face. Elle réalisa qu’Ivan l’avait abattu d’une balle en pleine tête et un haut le cœur soudain la prit. Gênée dans ses mouvements par le sac qui lui barrait le dos, elle se pencha contre un arbre et vomit un long jet de bile. Les yeux emplis de larmes, elle cracha autant qu’elle put tout le fiel qui lui avait envahi le nez et la bouche. Faute de mieux, elle allait s’essuyer d’un revers de main, quand elle vit Ivan qui lui tendait un mouchoir. Elle se redressa pour lui faire face et s’obligea à le regarder droit dans les yeux. Aucune haine, aucune violence ne transparaissaient dans son regard. Il se tenait là devant elle, comme le gros chien de garde pataud et attentif qu’il avait toujours été avec elle. Quelque chose cependant sur son visage carré et osseux, peut-être la façon dont il faisait saillir ses maxillaires, indiquait que l’animal pouvait être un redoutable tueur. Elle en avait maintenant la preuve. Bien qu’un long frisson lui parcouru l’échine, elle trouva le courage de prendre sans un mot la pochette blanche qu’il lui présentait gentiment…
… Le jeune homme avança d’un pas encore. Victor alors leva l’arme dans sa direction.
― Eh ! Reste tranquille.
― Je te préviens Victor, tu touches à un cheveu de Béatrice et t’as affaire à moi !
L’autre pointait toujours son arme, de plus en plus menaçant.
― Oh ! T’es qui toi pour me parler comme ça, hein ?
Fontana bondit sur lui et cria, furieux.
― Aller arrête, lâche ce pistolet. Lâche ce pistolet, bordel…
Une courte lutte, presque immobile s’engagea. Fontana retourna peu à peu la main armée qui le menaçait. Zémar tenta de se dégager d’une violente secousse.
Régis, assourdi par le coup de feu qui lui claqua à quelques centimètres de l’oreille, sentit le corps de son copain s’affaisser mollement sur le plancher dans une odeur de poudre qui le prit à la gorge. Le sang qui giclait du cou et du crâne à gros bouillon forma bientôt une marre épaisse au milieu de laquelle baignait l’arme tombée à terre. Il n’eut pas le courage de la ramasser, tant le sang rouge et visqueux lui faisait horreur. Il enjamba maladroitement le corps et ouvrit la porte. La lumière éteinte, il s’enfuit dans l’ombre…
Publié le 05/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

… Béatrice pour l'heure, ne voulait s’intéresser qu’à la beauté de la mer, à ces eaux magnifiquement bleues, aux horizons parsemés d’îles rougeoyantes qui s’offraient à leurs yeux au soleil couchant. Elle comprenait cependant que Nevenka fut d’une toute autre humeur.
L’une souffrait du présent, tandis que l’autre tentait d’oublier son passé. Chacune d'elle conjuguait ainsi les choses selon l’état de leur propre histoire. Quand Béatrice faisait remarquer combien il faisait incroyablement doux, comment la vie avait l’air si paisible, Nevenka ne manquait jamais de rajouter : « N’est-ce pas ! Il est difficile d’imaginer que la guerre et la mort sévissent à quoi ? deux cents kilomètres d’ici, à peine. »
Au fil de leur périple, nevenka se montra de plus en plus obsédée par la guerre dont le dénouement semblait se précipiter. Chaque jour, elle achetait le journal en quête des nouvelles.
Un matin, elle avait annoncé avec fébrilité : « Il faut rentrer. On vient de libérer les territoires du sud. Tous les territoires ! Nous sommes libres, libres, tu entends !
… Deux heures plus tard, ils franchirent un petit massif montagneux en haut duquel ils découvrirent sur l’autre versant l’ombre étalée d’une grande ville. Il ne donna aucune explication, elle ne fit aucun commentaire. Ils atteignirent ainsi des faubourgs aux aspects tristes et lépreux. Ca et là apparaissait la perspective de maisons torturées. Avec leurs volets de guingois, leurs façades brûlées ou tavelées de noir, elles témoignaient du malheur récent qui s’était sauvagement abattu sur les lieux. Elle évita cependant toute question.
Ils entrèrent bientôt dans la ville proprement dite. Des maisons, des immeubles présentaient là aussi les mêmes stigmates…
Publié le 05/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

… Béatrice se voyait désormais basculer du côté de ceux qui brassent l’argent sans crainte. Elle aussi, là maintenant, goûtait un peu de cette euphorie que procure l’idée de posséder beaucoup plus qu’il ne faut, sans se sentir pour autant coupable, avec la conviction d’être seulement récompensée d’avoir osé ! Ainsi dans leur toute puissance, ceux que l’on interpellait comme des bâtisseurs d’en pire, des gagneurs gagés, des entrepreneurs trop prenants, peut-être n’avaient-ils pas tort au fonds d’agir ainsi, au mépris de ceux qui au contraire n’oseraient jamais ? C’est vrai çà ! Les autres, ces moralistes mous, craintifs crasseux, glaneurs de glauque, ces timorés à tempérament, toujours à craindre, toujours à geindre, à jalouser ceux qui avaient réussi ; que faisaient-ils ceux-là pour s’en sortir ? Hein ! Pourquoi les pauvres s’imaginaient-ils toujours devoir leur malheur aux riches. Les vrais riches eux étaient persuadés de ne devoir leur fortune qu’à eux-mêmes et c’est de cela, autant que de leur argent, qu’ils tiraient leur supériorité.
" Mais parfaitement ! Je viens de gagner soixante quinze mille dollars. Soixante quinze mille dollars mes amis. Et je vous emmerde ! " Voilà à cet instant précis ce qu’elle aurait voulu lancer à la face du monde. Provoc, bien sûr ! Mais quand même…
… L’heure avançant, il se collait littéralement contre elle sous prétexte de lui confier ses derniers états d’âme. Ayant vidé son verre, l’homme un peu éméché lui proposa carrément de monter dans sa chambre. Béatrice le découragea juste ce qu’il fallait, avant d’accepter. Ils montèrent.
La porte à peine refermée, celui qui se faisait appeler Alec s’approcha d’elle pour l’embrasser. Elle se laissa faire d’abord, puis le repoussa gentiment.
― Eh ! Doucement chéri, je préférais que tu me donnes mon petit cadeau maintenant : c’est deux milles dollars. Mais je prends aussi les francs suisses...
… Béatrice s’était mis en recherche d’un cabinet conseil en opérations offshore. Ces officines qui faisaient le même métier que Trevor étaient très nombreuses sur l’île et elle n’avait eu que l’embarras du choix.
Elle avait finalement retenu le cabinet Benson et leur avait expliqué ce qu’elle recherchait. Benson possédait sur toutes les places financières offshore des Off-the-shelf-companies, sociétés déjà constituées et prêtes à l’emploi, justement destinées aux clients pressés. Le système avait par conséquent été extrêmement rapide à mettre en place et l’ouverture des comptes en banques, quasi instantanée...
… A peine arrivés aux îles Cook, Béatrice ferait valser ses millions vers les Philippines, d’où ils s’envoleraient ensuite vers Jersey. Rebondissant d’une société écran vers une autre, une fois ils changeraient de place entre deux succursales de la même banque, une autre fois ils changeraient de banque en restant sur la même place. Telle était la manœuvre que lui avait montée le cabinet Benson moyennant quatre cent mille dollars d’honoraires…
Publié le 09/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

" Quelquefois, comme Eve naquit d'une côte d'Adam, une femme naissait pendant mon sommeil..." écrit Marcel Proust dans Du côté de chez Swann.
Pour ce qui me concerne la chose a commencé lorsque je me trouvais à New York. Tourbillonnant le jour parmi les millions d’habitants de cette ville, je redevenais le soir un être solitaire et déconnecté. Encore marqué par ma rencontre avec The Urban Tribal Man, je me couchais tard. Dans ces circonstances un peu inhabituelles, lové dans un lit trop grand au 33° étage, je fis bientôt un rêve qui se répéta. Une femme en noire m’apparaissait. « Aidez-moi ! » disait-elle.
Alors que je souhaitais ardemment le faire, je ressentais dans mon rêve une douloureuse impuissance à lui venir en aide. Son discours haché, toujours le même, me parvenait par bribes : une confession qui évoquait l’argent, des voyages, des enfants, des crimes, et la police ! Elle semblait à la fois poursuivre quelqu’un et être elle-même poursuivie ; coupable et victime ?
Je passai au fil de mes songes de la bienveillance à la tendresse, puis de la tendresse à l’attirance pour cette femme que je sentais de plus en plus proche de moi, mais dont je ne n’arrivais pas à distinguer le visage. Lorsqu’il m’arrivait certaines nuits de ne pas retrouver l’inconnue dans mon sommeil ou de n’en garder aucun souvenir, je ressentais toute l’amertume d’un rendez-vous amoureux manqué.
Je me heurtais nuit après nuit à l’impossibilité de comprendre son histoire ; mais je m’armai d’autant plus de patience que je recherchais ardemment sa présence tout en redoutant qu’elle ne s’enfuit. Une nuit je me réveillai en sursaut, encore imprégné de ma relation avec Elle : je décidai alors de noter précieusement mes impressions.
Peu à peu l’obsession de cette femme me gagna au point que je me mis à la chercher. Je tentais de retrouver dans mes souvenirs celle qui aurait pu lui correspondre. Mais rien, personne qui ne ressemblât à l’impression que me laissait la Dame en noir ! Mon séjour dans la « grosse pomme » touchait à sa fin ; je devais songer à regagner Paris.
Bizarrement, de retour chez moi Elle ne m’apparut plus en rêve. J’en ressenti un terrible manque et mon obsession alors empira, au point de m’accaparer totalement. Je tentai de me raisonner : cette créature n’était qu’un songe, me disais-je. Elle n’existe pas ! Mais rien n’y fit, Elle m’habitait, Elle était en moi.
J’ai alors été assez fou pour lui donner un nom : Béatrice ; pour imaginer autour d’elle des personnages et trouver les lieux nécessaires à bâtir son histoire. C’est ainsi que naquit ce premier roman : « Menaces d’Amour »
Mais ceux d'entre vous qui liront le bouquin comprendront qu'on ne se débarrasse pas de Béatrice simplement en écrivant un roman. Elle me tient. Oserais-je dire qu'elle m'a "engrossé" d'une seconde histoire dont les personnages commencent à bouger en moi à mon réveil. Et Matthew,The Urban Tribal Man, y serait-il pour quelquechose ?
Publié le 18/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

Donner à voir…
Ouais je sais ! ça fait convenu de citer Flaubert comme auteur qui vous inspire, mais bon c’est comme ça.
C’est précisément parce qu’il était au programme de mon bac, que je me suis retrouvé à 18 ans, diplôme en poche, sans en avoir jamais lu un traitre mot. Pourtant une scolarité imbécile m’avait si bien appris à gloser sur ce que je ne connaissais pas, que je m’en étais tiré à l’oral avec les honneurs ; j’avais ainsi, on le comprendra, une dette envers Flaubert.
Dette dont je ne m’acquittai que dix ans plus tard, lorsque pour l’amour d’une femme lettrée je décidai pauvre matheux de me mettre à niveau, et donc un peu à la lecture. Et ce fût L’éducation… comme on dit.
Comment moi, qui avait eu vingt ans en 1968, n’aurais-je pas été séduit par cette chronique de la révolution de 1848 qu’est L’éducation sentimentale ? Par cette histoire totalement ancrée dans son siècle et en même temps si universelle de la jeunesse qui passe. D’un Frédéric tiraillé entre engagement et passivité, pour qui le souvenir du grand amour s’estompe en vieillissant, à l’évocation du petit bordel fréquenté entre camarades de lycée.
Oui, je l’ai été, séduit. A tel point que je relis depuis, tous les dix ans environ, ma veille édition de poche datée je crois de 1965…
J’ai lu plus tard Madame Bovary (qui m’accompagne aujourd’hui pour d’autres raisons dans l’écriture de mon second bouquin), pas trop Bouvard et Pécuchet, ni Salammbô, mais une partie de la correspondance du maître, oui ; la biographie de Maurice Nadeau aussi, et le Flaubert’s parrot de Julian Barnes « a massive lumber room of detail about the great man » comme l’annonce la 4° de couv des éditions Picador.
Quand même, c’est toujours vers L’éducation que je reviens.
Mais si je mentionne ici Flaubert, c’est surtout parce qu’il est avant tout pour moi celui qui donne à voir, à entendre, à humer même ; et que quand on se pique de raconter des histoires en « se faisant des films dans sa tête », c’est un modèle du genre. Tu piges ?
Préfaçant une édition de L’éducation sentimentale, Proust dit de lui : « Le rendu de sa vision, sans dans l’intervalle, un mot d’esprit ou un trait de sensibilité, voilà en effet ce qui importe de plus en plus à Flaubert,… »
Oui le Gustave, tu lis dix lignes et c’est déjà du home cinéma grand écran, rien que pour toi, là dans ton plumard. Et ça j’aime !
Tiens, par exemple. Premières pages de L’éducation :
« Des gens arrivaient hors d’haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linges gênaient la circulation ; des matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s’absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui s’échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d’une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l’avant, tintait sans discontinuer.
Enfin le navire partit, et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d’usines, filèrent comme deux larges rubans que l’on déroule. »
Re-exemple. Correspondance, Le voyage d’orient. Lettre à Louis Bouilhet, le 13 mars 1850.
« …J’ai fait à Keneh quelque chose de convenable, et qui, je l’espère, obtiendra ton approbation : nous avions mis pied à terre pour faire quelques provisions et nous marchions tranquillement dans les bazars, le nez en l’air, respirant l’odeur de santal qui circulait autour de nous, quand au détour d’une rue, voilà tout à coup que nous tombons dans le quartier des garces… les négresses avaient des robes bleu ciel, d’autres étaient en jaune, en blanc, en rouge – larges vêtements qui flottent au vent chaud. Des senteurs d’épices avec tout cela ; et sur leurs gorges découvertes de longs colliers de piastres d’or, qui font que, lorsqu’elles se remuent, ça claque comme des charrettes. Elles vous appellent avec des voix traînantes : « Cawadja, Cawadja » ;…
Publié le 19/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

La vision d'une atmosphère…
Dans les années 1900 Albert Marquet, disciple de Matisse, a habité « sur les quais » comme on dit dans la capitale (quai de la Tournelle, puis quai des Grands-Augustins, et encore quai Saint-Michel) C’est donc comme résident, sans doute après de longs moments passés accoudés à ses fenêtres, que l’artiste a pu si merveilleusement rendre, plus que des paysages, des atmosphères de ce Paris de la Seine.
On retrouve dans la peinture de Marquet ce raccourcis entre un œil, une vision et l’expression qui en est faîte, sans à-priori de style. Ceci est fait pour me plaire bien sûr, et quand j’ai dû mettre en scène (en Seine, aussi) le commissaire Vallon dans les locaux du quai des Orfèvres, c’est Marquet qui est venu à la rescousse pour faire monter en moi des images.
Aussi ai-je imaginé dans un court passage Leonard Vallon dans une atmosphère nocturne se remémorant, comme moi, Marquet.
(Extrait du livre)
… N’y voyant plus, Vallon leva la tête en retardant pourtant le moment d’allumer sa lampe. La nuit enveloppait désormais presque totalement le bureau et le Velux un peu au dessus de sa tête n’était plus qu’un carré noir. Il pensa que Gorski devait lui, à cette heure, profiter à travers sa baie vitrée d’une toute autre vue. Il imagina les lumières des quais se reflétant sur l’eau, à la manière d’un tableau de Marquet qui représentait le Pont Neuf la nuit et dont il avait en mémoire le souvenir précis. Il se demanda si le directeur central connaissait ce tableau ? Comment pouvait-il en bas travailler face à un tel spectacle. Lui à sa place serait resté là en extase, incapable de faire quoi que ce soit, le regard irrésistiblement plongé dans cette toile vivante. Mais grâce à Dieu il n’était pas le directeur central de la PJ…
Publié le 20/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

La fièvre du jeu…
On sait que Dostoïevski dans les années 1860 a connu personnellement le démon du jeu et qu’il y a perdu beaucoup d’argent.
Certains spécialistes le prennent en exemple, pour illustrer l’archétype du « joueur pathologique » Pour ce qui me concerne, l’homme m’intéresse moins que l’auteur, chez qui je vois à travers ce qu’il dépeint du jeu une allégorie plus large, plus profonde qu’une simple addiction.
Le jeu symbolise l’âme russe faite d’extrêmes et enveloppée de religion. Fumée, bougies, icônes : l’atmosphère du tripot n'est pas loin de celle de l’église. Grâce à Dieu, l’homme ne peut échapper au destin de ses bassesses, mais puise sa force dans le repentir et la rédemption, avant de retomber. « Je veux faire des folies bonnes gens, Dieu me le pardonnera… », s’exclame Mitia Karamazov aux heures les plus funestes de son existence.
On retrouve merveilleusement décrite dans Le joueur cette fièvre des corps et des esprits, cet aveuglement qu’engendre le jeu chez ceux qui en sont victimes.
(Extrait du Joueur)
« … De temps en temps, d’ailleurs, l’idée de calculer me venait à l’esprit. Je m’attachais à certains chiffres, à certaines chances, mais je les abandonnais bientôt et recommençais à jouer presque inconsciemment. J’étais sans doute fort distrait ; je me souviens que les croupiers corrigèrent plusieurs fois mon jeu. Je faisais des fautes grossières. Mes tempes étaient moites, mes mains tremblaient. Des polonais accoururent me proposer leurs services, mais je n’écoutais personne. La chance ne me quittait pas !… »
Dans mon bouquin, Béatrice se retrouve à la solde de gens qui blanchissent de l’argent par le truchement des casinos, selon une procédure très précise. Mais comme il s’agit pour elle de se libérer de cette maffia, elle doit conserver tous ses moyens, rester froide et calculatrice, maîtresse d’elle-même. Craignant néanmoins le démon du jeu, elle l’exorcise en se mettant en situation mentale d’exécrer le joueur justement, celui que Dostoïevski nomme aussi le misérable.
(Extrait du livre)
… D’un geste précis l’employé lançait la petite boule blanche dans un sens, le long du cylindre ; et le plateau dans l’autre. Silence total. Après quelques tours en toute liberté, la bille perdait de la vitesse et venait rebondir sur le plateau, puis son mouvement s’apaisait. Quelques hésitations encore et elle se logeait exactement là où le destin l’avait prévu. Le croupier annonçait alors le résultat et ratissait les jetons, tandis que son collègue déjà distribuait les gains. Tout ceci, cent fois vu au cinéma, prenait ici un aspect totalement envoûtant.
Mais la jeune femme quitta bientôt la chose des yeux pour s’attacher aux joueurs eux-mêmes. Ne prêtant aucune attention à ceux qui visiblement étaient là par amusement, elle se demanda s’il y avait parmi les autres de véritables misérables ? Des qui joueraient ce soir jusqu’à épuisement et ne pourraient s’empêcher de revenir demain parier leur chemise ? Des vrais, des fous, des sales joueurs, qui savent que la banque finit toujours par avoir le dessus, et qui pourtant assouvissent leur vice jusqu’au bout, pour mieux en crever. Elle aurait tant aimé en voir de près des comme ça, de ces pathétiques qui croient au ciel, et qui se bricolent ici bas leur petit paradis en forme d’enfer. Malheureusement elle n’en distingua aucun. N’existaient-ils que dans les romans ?
Remontée ainsi contre le jeu, elle s’avança enfin vers la table sous l’œil toujours amusé de Wolfrom. Elle posa sans hésiter une plaque à l’intersection des numéros sept, huit, dix et onze, et en mit deux de plus sur le rouge. « Rien ne va plus » lança le croupier.
Profitant des circonstances, Wolfrom s’était rapproché d’elle, elle sentait sa cuisse presser franchement la sienne, mais elle resta sans bouger. Les yeux fixés sur le cylindre comme un chasseur à l’affût, elle se voua tout entière au jeu. On allait voir !...
... « Faites vos jeux... Rien ne va plus » « Le onze, noir, impair et manque » Oui ! L’un de ses quatre numéros venait de sortir. Le croupier poussa lentement le chargement qui lui était destiné. Huit fois la mise plus sa mise, elle savait qu’il devait y avoir en tout quarante-huit plaques. Entassées les unes sur les autres, elles formaient deux beaux paquets. Elle veilla à ne pas marquer le moindre signe d’émotion, glissa un jeton pour le personnel, ramassa ses gains et se tourna enfin vers Wolfrom.
― Allons nous-en ! dit-elle.
L’homme afficha à la fois sa satisfaction et son étonnement.
― N’avais-je pas raison ! La chance sait reconnaître les jolies femmes, vous devriez continuer.
Béatrice ne répondit pas. L’air faussement suspicieux, il ajouta.
― Dites-moi, cette façon de tenter toujours le même carré, puis d’abandonner la table une fois gagné, ce n’est pas la première fois que vous jouez, n’est-ce pas ?
― Cela m’arrive de temps en temps, en effet, répondit-elle évasivement.
Elle mentait, c’était la première fois qu’elle mettait les pieds dans un casino. Sans jamais les avoir connus, elle avait toujours prêché son horreur des jeux de hasard…
Publié le 21/12/2007 à 12:00 par menacesdamour

Une pathétique anecdote…
Rappelons simplement que de père suisse et de mère écossaise, citoyen cosmopolite, Blaise Cendrars s’est engagé en 1914 dans la Légion pour combattre au côté des français. Il en reviendra manchot, d’où le titre de l'un de ses livres : La main coupée.
Avant de dire pourquoi Cendrars a ici sa place, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager un court passage de son livre qui fera comprendre pourquoi j’aime cet écrivain en général et son rapport avec une écriture puisée aux sources de la vie.
(Extrait de La main coupée)
« … On sait les horreurs que les hommes peuvent se raconter sur les femmes quand ils sont seuls, entre soi ; on s’imagine donc les saloperies qu’une escouade de légionnaires surexcités et aux trois quarts ronds arrivaient à dégoiser dans ce débat qui prenait l’allure enragée d’un concours du plus beau mensonge, de la plus satanique exagération, du comble le plus frénétique où chacun cherchait à damer le pion au voisin ; puis l’on glissait aux confidences scabreuses et aux expériences érotiques ; tout cela raconté dans les termes les plus crus du langage le plus vert et le vocabulaire si extraordinairement riche d’images, de trouvailles, d’invention (et de précision anatomique) qui coule de source de la bouche des Parigots. J’étais aux anges d’entendre tout cela et je chérissais déjà mes camarades rien que pour leur parler. Quelle poésie dans la bouche du peuple, cette frangine des faubourgs !… »
Dans ce livre Cendrars évoque ses camarades de combat à qui il rend hommage en une longue galerie de portraits. Espagnols, Tchèques, Suisses allemands, Serbes, Croates et d’autres encore, ils sont tous comme l’auteur engagés volontaires. Et leur héroïsme prend une dimension particulière en ce sens qu’ils sont pour beaucoup bannis de leurs propres pays. Apatrides versés au beau milieu d’une guerre dans laquelle on a dressé des nations les unes contre les autres, voilà qui humanise plus encore leur bravoure de poilus. Je m’étais terriblement attaché à ce bouquin et gardais en mémoire le cas particulier de l’un de ces valeureux.
(Autre extrait de La main coupée)
« … Je ne sais pas exactement de quelle nationalité il était. Il était sujet autrichien, originaire de Dalmatie, citoyen de Zara, de Raguse ou de Split. Mais il avait épousé une parisienne des Batignolles… Il avait la photo de sa femme et de sa fille non seulement dans l’une des poches de son portefeuille, mais clouée à la paroi de sa cagna, dans un médaillon qu’il portait au cou, dans la cuvette de sa montre et même incrustée dans la crosse de son fusil pour les avoir toujours en main à l’heure du danger, ces chers visages adorés, sa femme, sa fille ; plus d’un sergent se rendit pour toujours antipathique à l’escouade pour avoir foutu Goy dedans, avec le motif : … détérioration de matériel militaire appartenant à l’Etat … »
Lorsqu’il s’est agit de donner des origines à Zlatko, l’un des personnages croates de mon histoire (il devait parler le français) je me suis souvenu de Goy.
(Extrait du livre)
… (Béatrice) alors fit diversion.
― Comment se fait-il que vous parliez si bien le français ? demanda t-elle.
― Je l’ai appris à l’école, et un peu à la maison aussi, hésita l’homme. On y entretenait le souvenir de mon arrière-grand-mère qui était française.
― Ah bon ?
― Oui, mon arrière-grand-père est venu ici s’engager comme volontaire pendant la guerre de 14. Avec d’autres étrangers, il s’est retrouvé dans la section franche d’un régiment d’infanterie.
― Section franche ?
― Une sorte de légion étrangère si vous préférez… Un jour, en permission à Paris, il a rencontré celle qui allait devenir sa femme. Elle tenait une petite boutique de mode. Elle était belle, élégante, il en est tombé amoureux fou. On raconte dans ma famille que de retour au front, il avait sculpté la crosse de son fusil pour y incruster le portrait de sa belle. Il voulait la sentir contre lui aux plus durs moments des combats…
Sorella jusqu’ici si réservé, devenait soudain plus loquace. La mécanique s’humanisait-elle ?
― Et alors ? relança Béatrice.
― Et alors ? ironisa l’homme. Cette preuve d’amour lui a valu trente jours d’arrêt, pour dégradation de matériel militaire. Quelle injustice n’est-ce pas ? Aussi par la suite, après avoir été blessé puis guéri, il n’a plus voulu retourner se battre. Il a déserté. Quant à Elle, elle a tout abandonné pour le suivre… Ca devait être quelqu’un mon ancêtre, ajouta t-il songeur.
Quand Béatrice remarqua qu’il s’agissait d’une belle histoire, il rétorqua durement.
― Je crois pas, non ! C’était juste des pauvres gens qui se débattaient dans une histoire de merde.
A partir de là ils se turent et roulèrent en silence, toujours sous la pluie…