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menacesdamour Description du blog :
Etrange histoire que celle d'un auteur de premier roman manipulé par ses personnages... Catégorie : Blog Livre Date de création :
18.10.2007 Dernière mise à jour :
08.06.2008
Rappelons simplement que de père suisse et de mère écossaise, citoyen cosmopolite, Blaise Cendrars s’est engagé en 1914 dans la Légion pour combattre au côté des français. Il en reviendra manchot, d’ou le titre de l'un de ses livres : La main coupée.
Avant de dire pourquoi Cendrars a ici sa place, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager un court passage de son livre qui fera comprendre pourquoi j’aime cet écrivain en général et son rapport avec une écriture puisée aux sources de la vie.
(Extrait de La main coupée)
« … On sait les horreurs que les hommes peuvent se raconter sur les femmes quand ils sont seuls, entre soi ; on s’imagine donc les saloperies qu’une escouade de légionnaires surexcités et aux trois quarts ronds arrivaient à dégoiser dans ce débat qui prenait l’allure enragée d’un concours du plus beau mensonge, de la plus satanique exagération, du comble le plus frénétique où chacun cherchait à damer le pion au voisin ; puis l’on glissait aux confidences scabreuses et aux expériences érotiques ; tout cela raconté dans les termes les plus crus du langage le plus vert et le vocabulaire si extraordinairement riche d’images, de trouvailles, d’invention (et de précision anatomique) qui coule de source de la bouche des Parigots. J’étais aux anges d’entendre tout cela et je chérissais déjà mes camarades rien que pour leur parler. Quelle poésie dans la bouche du peuple, cette frangine des faubourgs !… »
Dans ce livre Cendrars évoque ses camarades de combat à qui il rend hommage en une longue galerie de portraits. Espagnols, Tchèques, Suisses allemands, Serbes, Croates et d’autres encore, ils sont tous comme l’auteur engagés volontaires. Et leur héroïsme prend une dimension particulière en ce sens qu’ils sont pour beaucoup bannis de leurs propres pays. Apatrides versés au beau milieu d’une guerre dans laquelle on a dressé des nations les unes contre les autres, voilà qui humanise plus encore leur bravoure de poilus. Je m’étais terriblement attaché à ce bouquin et gardais en mémoire le cas particulier de l’un de ces valeureux.
(Autre extrait de La main coupée)
« … Je ne sais pas exactement de quelle nationalité il était. Il était sujet autrichien, originaire de Dalmatie, citoyen de Zara, de Raguse ou de Split. Mais il avait épousé une parisienne des Batignolles… Il avait la photo de sa femme et de sa fille non seulement dans l’une des poches de son portefeuille, mais clouée à la paroi de sa cagna, dans un médaillon qu’il portait au cou, dans la cuvette de sa montre et même incrustée dans la crosse de son fusil pour les avoir toujours en main à l’heure du danger, ces chers visages adorés, sa femme, sa fille ; plus d’un sergent se rendit pour toujours antipathique à l’escouade pour avoir foutu Goy dedans, avec le motif : … détérioration de matériel militaire appartenant à l’Etat … »
Lorsqu’il s’est agit de donner des origines à Zlatko, l’un des personnages croates de mon histoire (il devait parler le français) je me suis souvenu de Goy.
(Extrait du livre)
… (Béatrice) alors fit diversion.
― Comment se fait-il que vous parliez si bien le français ? demanda t-elle.
― Je l’ai appris à l’école, et un peu à la maison aussi, hésita l’homme. On y entretenait le souvenir de mon arrière-grand-mère qui était française.
― Ah bon ?
― Oui, mon arrière-grand-père est venu ici s’engager comme volontaire pendant la guerre de 14. Avec d’autres étrangers, il s’est retrouvé dans la section franche d’un régiment d’infanterie.
― Section franche ?
― Une sorte de légion étrangère si vous préférez… Un jour, en permission à Paris, il a rencontré celle qui allait devenir sa femme. Elle tenait une petite boutique de mode. Elle était belle, élégante, il en est tombé amoureux fou. On raconte dans ma famille que de retour au front, il avait sculpté la crosse de son fusil pour y incruster le portrait de sa belle. Il voulait la sentir contre lui aux plus durs moments des combats…
Sorella jusqu’ici si réservé, devenait soudain plus loquace. La mécanique s’humanisait-elle ?
― Et alors ? relança Béatrice.
― Et alors ? ironisa l’homme. Cette preuve d’amour lui a valu trente jours d’arrêt, pour dégradation de matériel militaire. Quelle injustice n’est-ce pas ? Aussi par la suite, après avoir été blessé puis guéri, il n’a plus voulu retourner se battre. Il a déserté. Quant à Elle, elle a tout abandonné pour le suivre… Ca devait être quelqu’un mon ancêtre, ajouta t-il songeur.
Quand Béatrice remarqua qu’il s’agissait d’une belle histoire, il rétorqua durement.
― Je crois pas, non ! C’était juste des pauvres gens qui se débattaient dans une histoire de merde.
A partir de là ils se turent et roulèrent en silence, toujours sous la pluie…
C’est ainsi que Wolfgang George Fischer intitule le beau livre d’art qu’il a consacré à Schiele.
Il y a dans cette apparente antinomie de l’outrance opposable au plaisir des sens, l’une des définitions les plus satisfaisantes au contraire de la beauté.
Car, si la joliesse propre et lisse se livre, la beauté, elle, complexe et contestable reste à prendre. On doit partir à sa recherche ; et de cette quête naissent les émotions qu’elle suscite. La vraie beauté ne peut être que pathétique.
« J’aime les contradictions. » disait Schiele. Et c’est vrai. Chez lui, rien de flatteur ; la pose n’est jamais gracieuse, les gestes esquissés sont équivoques, les proportions sans équilibre. Mais c’est en cela qu’il est (pour moi) le peintre de la beauté vraie, de celle qui interpelle aussi mes propres parts d’ombres et de disgrâce.
J’ai le regret de ne pas avoir su donner pleinement à certains de mes personnages un peu de cette beauté-là. Enfin, j’ai rendu hommage au maître, et me suis essayé à une timide esquisse.
(Extrait du livre)
Assise derrière une table, une toute jeune fille l’accueilli. Très menue, très blonde avec des cheveux longs et frisés, elle apparaissait dans ce décor austère avec l’exquise fraîcheur d’une poupée encore logée dans sa boite.
― Oui Madame ? fit l’enfant avec un large sourire…
― Je suis Béatrice Jansson. J’ai rendez-vous à dix heures avec le docteur Keller.
― Le docteur va vous recevoir, si vous voulez bien vous asseoir. La poupée avait dit cela avec un fort accent germanique…
… « Vous n’aurez pas longtemps à attendre », lui murmura la crevette. Béatrice en profita pour demander un verre d’eau.
Elle découvrit, en la voyant se diriger vers ce qui devait être une cuisine, que la petite avait un pied bot. Elle s’en voulu de l’avoir ainsi obligée à lui dévoiler cette affreuse claudication. Mais bien vite, la nymphette réapparu, un verre à la main ; elle ne semblait nullement gênée. Sa démarche disgracieuse, il est vrai, loin de l’enlaidir renforçait de façon troublante sa beauté juvénile…
― Quel âge avez-vous ne put s’empêcher de demander Béatrice, qui faillit la tutoyer tant elle paraissait jeune.
― Dix-sept ans, répondit la lolita qui en paraissait quatorze à peine.
Elles échangèrent quelques mots…
… La maturité de son expression et sa parfaite maîtrise du français contrastait singulièrement avec sa silhouette gracile d’enfant. Elle se tenait assise bien droite, serrée dans une mini jupe minuscule, chaussée d’escarpins « très dame » qui ne devaient pas dépasser le trente cinq. Tout en parlant, elle croisait et décroisait les jambes, offrant sans vergogne le spectacle de petites cuisses maigres, sur lesquelles Béatrice ne pouvait s’empêcher de loucher furtivement.
Un sentiment d’étrange culpabilité allait s’emparait d’elle quand elle vit la forme élancée d’une femme s’avancer
…
― Qu’est-ce que tu voulais dire ? appuya Béatrice d’un air las. Qu’est-ce que t’y connais à tout ça ?
Comme pour signifier qu’elle ne souhaitait pas de réponse, elle tourna le buste. Elle jeta un dernier coup d’œil à la grande pièce qui servait de living, aux étagères chargées d’ouvrages, et plus précisément encore à ce gros livre d’art sur Egon Schiele qui trônait sur le dessus d’une pile.
Son regard un instant fut attiré par une photo : la crevette. La petite assistante, elle l’aurait parié ! Elle revint bien vite sur la vue qu’offrait la terrasse. Paris s’étalait là en contrebas au soleil couchant. Elle se leva, récupéra au passage le tube de pilules qui était resté sur la table et reboucha la bouteille de whisky…
Luis Buñuel a adapté au cinéma le roman de Joseph Kessel Belle de jour en 1966.
Catherine Deneuve y interprète Séverine, petite bourgeoise en quête d’elle-même qui va se livrer occasionnellement à la prostitution.
Une femme jusqu’ici retranchée qui se jette ainsi dans le chaos du monde : voilà qui est pour me plaire. Pourtant le film ne m’a pas convaincu. Deneuve-Séverine la petite bourgeoise semble sortir de son expérience comme elle y est entrée. Rien, juste une petite tristesse. Elle reste jolie, mais faute de caractère elle n’accède pas à la beauté auquel prétend le titre du film. Jeunesse sans doute ? L’interprète n’a alors que 23 ans. Elle dira d’ailleurs qu’elle n’a mis que peu d’elle-même dans le personnage.
Enfin bref, on l’aura compris dans cette affaire, ce n’est pas l’actrice qui me retient, mais bel et bien le cinéaste. Il a su admirablement par la forme traiter le fond, qui tourne moins autour du bien et du mal (en 1967 peut-être ?) que du fantasme, comme élément de personnalité qui nous fait osciller sans cesse entre l’imaginaire et le réel. Et là, avec celui que j’appelle « le client à la mouche » Buñuel a fait un truc formidable qui m’est revenu en mémoire au moment d’écrire certaine scènes de mon bouquin avec Béatrice.
Séverine dans ses rencontres tarifées doit affronter un client asiatique, aussi balèze qu’énigmatique, genre sumo, et qui se pointe avec une boite contenant une mouche…
Et là ! fondu au noir, et basta ! A toi spectateur-mateur de deviner ce que ce mec peut bien demander comme « spécialité » à la petite chèvre ? Peu de gens ont été capables de trouver… Et pour cause, à la question : « Mais que font-ils donc avec cette mouche ? » Buñuel lui-même répondait : « Je n’en n’ai aucune idée… »
… La voiture pénètre bientôt dans l’ombre touffue du bois. Les premiers arbres passés, l’étudiant arrête la Mercedes sur le bas côté, il coupe les phares, le moteur. Il fait nuit noir, pas un bruit, personne. Les deux garçons descendent pisser à la lueur des lanternes de l’auto restées allumées. Sans les voir, elle les entend plaisanter en éructant. Les revoilà, ils reviennent, la chemise sortie, la braguette encore ouverte. Les deux portières s’ouvrent quasiment en même temps, le froid s’engouffre dans l’habitacle, et sous la lumière du plafonnier, elle distingue les traces embuées de leurs haleines encore chargées d’alcool.
Cardelle interpelle soudain son pote en hochant la tête : « Eh Manu ! Elle te dit pas ma copine ? » Béatrice n’a d’autre défense que de fermer les yeux…
… Avec Philippe justement Béatrice avait du mal à cerner son histoire. Qu’avait-elle partagé avec lui, que restait-il de leur union ? Charmant, attentionné, il y avait toujours eu chez lui comme une sorte d’incapacité à la moindre violence qui en faisait un homme gentil, mais sans passion. C’était pourtant cette tranquillité là qui l’avait attirée vers lui. Il n’était guère porté sur le sexe et elle lui en avait été reconnaissante. Ils avaient ainsi vécu ensemble, confortablement, une vie sans risque, sans excès de désir ni de déception, ce qui lui avait permis à elle de se lover dans sa coquille sans jamais avoir à lui fermer la porte de son intimité…
… Le soir venu, elles rentraient fourbues de leurs séances d’entraînement. Après la douche, elles contemplaient leurs corps enfin au repos, lisses et durs comme le marbre et il leur arrivait souvent de reprendre leurs joutes sur le sofa. Béatrice prenait en général le dessus. Bientôt assise sur sa partenaire allongée, elle l’immobilisait en disant : « Dis-moi que je te fais mal » Tandis qu’elle n’obtenait qu’un non saccadé et rieur, elle insistait, en serrant plus fort : « Dis-moi que je te fais mal, allez demande pardon. » Quand un début de larmes venait brouiller la vue de la fille inerte, quand un ultime râle réclamait sa clémence, à ce moment là seulement, avec jouissance elle lâchait prise…
… Fendue, rejetant en arrière sa magnifique crinière noire d’un coup de rein rageur, la fille se montra particulièrement ardente dans ses ultimes va-et-vient. Et quand la drôlesse, échevelée, fumante, simula l’anéantissement final, rendant l’âme dans un soupir tout à fait convaincant, l’assistance applaudit à tout rompre. Les billets tombèrent, Andro les ramassa et les tendit à l’artiste.
Totalement électrisée, Béatrice s’agitait sur sa chaise, encore sous le coup de l’atroce exercice auquel elle venait d’assister. Cela dépassait en intensité les intimes plaisirs auxquels elle s’adonnait sous l’effet de ce qu’elle appelait pudiquement ses vitamines. La chose prenait là une dimension d’elle insoupçonnée, collective et vengeresse. Car tandis que la petite singeait l’amour, elle avait vu le regard des hommes, vu comment ils étaient là, à ses pieds, bavant ! Et quelque chose de fort, jusqu’ici inconnu, l’avait traversée de la plante des pieds jusqu’à la racine des cheveux.
Elle admirait celle qui sans retenue avait fait face, mettant tous ces machos sous sa coupe. Ah, de quels perfides et formidables artifices elle avait su user ! Lumière et lucre, torture brutale et dosée, désirs inassouvis, convergence des concupiscences, stupide turpitude d’hommes terrassés là par un sexe en creux brandi comme une arme. Ce théâtre de la petite mort annoncée la laissait haletante…
Dostoïevski annonce ainsi dans Les Frères Karamazov : « dans les rêves,… l’homme a parfois des visions si belles, des scènes de la vie réelle si compliquées, il traverse une telle succession d’événements aux péripéties inattendues, depuis les manifestations les plus hautes jusqu’aux moindres bagatelles, que je te le jure Léon Tolstoï lui-même ne parviendrait pas à imaginer. Cependant ces rêves viennent non à des écrivains, mais à des gens ordinaires… »
Et bien je fais partie de ces gens ordinaires à qui viennent les rêves, et qui s’en délivrent en racontant des histoires.
Car à l’expérience je ne crois pas qu'on commence à écrire simplement par envie (elle n’est jamais assez forte), encore moins par projet (on est alors trop centré sur le désir de réussir). L’écriture relève bien d’une nécessité de raconter, d’un réel besoin. Mais d'un besoin de quoi ?
« Ecrire ne sert à rien, mais c’est peut-être la seule façon de trouver une illusion aux choses de la vie. » dit l’un (Javier Cercas) « Ecrire, c’est le bonheur de tourner le dos à la société » dit l’autre (Jacques-Pierre Amette) Mouais !... Je ne me retrouve pas trop dans cette écriture d’évitement, de retrait du monde. « Le talent se développe dans la retraite, le caractère se forme dans le tumulte du monde. » dit Goethe ; je suis attaché aux écritures qui se sont frottées justement à ce tumulte-là, à la vraie vie. Celle, sucrée, dans laquelle on a mordu à belles dents ; comme celle, amère, qui nous a fait mordre la poussière. L'écriture est une façon de prolonger cela, et d'en livrer une vision plus vraie encore par le truchement de la fiction.
Mais bien entendu que l’écriture m’est aussi un exutoire ! Retranché derrière l’imaginaire, je peux forcer le trait. Par orgueil j’y sublime mes défaites et piétine mes victoires, je porte à la lumière mes parts d’ombre pour mieux les évacuer.
Disons-le, le fait d'écrire ne m'a jamais vraiment bluffé. Pour moi, écrire est sans « objet » au sens propre du terme. Comme on dit, le mot n’est pas la chose. Sartre dans Qu'est-ce que la littérature ? se gausse des « élégants » qui veulent à toute fin « parler littérature » avec l'argot de la peinture par exemple ; et ceux qui disent « ciseler leur écriture » me font sourire, je les soupçonne d’être en manque de reconnaissance. Il n’est qu’à observer le plus modeste des graveurs pour comprendre ce que ciselure précisément veut dire : adresse, dextérité, primauté de la main sur l’intelligence après un long apprentissage, transcendance de la matière. Il y a quelque chose de cet ordre chez l’artiste, qu'il n'y a pas tout à fait chez l'écrivain, parce qu’il lui manque justement le contact avec la matière.
Pourtant l’écriture procure ses joies ; elle devient magique quand elle donne à voir. Mais, comme je l'ai dit plus haut, peut-être faut-il pour donner à voir, soi-même avoir vu, observé, vécu quoi ! Je ne crois guère, ou alors je les plains, ceux qui disent : "En dehors d'écrire j'sais rien faire." C'est comme se vanter de ne pas savoir planter un clou. Ah bon ? Et pour pisser, t'arrives quand même à te la tenir. Eh ducon ! Tu le crois pas ça... L'écriture est une délivrance, pas un enfermement...
Ainsi l'imagination seule, l'écriture seule est rarement féconde. Paul Auster a su merveilleusement jouer de cette relation entre le réel et l’écrit, entre la chose et le mot. Ainsi par exemple dans The New York Trilogy assiste t-on à l’évolution de Fanshawe l’écrivain dont l’acuité visuelle et le sens des mots se fondent peu à peu en un geste unique. « By now Fanshawe’s eye has become incredibly sharp, and one senses a new availability of words inside him, as though the distance between seeing and writing had been narrowed, the two acts now almost identical, part of a single, unbroken gesture.”
Acuité visuelle et sens des mots, s'il y a un auteur français qui les possède à mes yeux, c'est bien Kessel, ici par exemple pour l'art du portrait :
"... Il s'appelait Félix Baïssou... Sa vulgarité était effroyable. Je n'ai jamais rien vu d'aussi abjecte que la bonhomie gluante de son sourire."
"... La vivacité des traits et des mouvements semblaient ceux d'une très jeune femme. Mais il y avait dans la plénitude un peu molle de la chair un aspect de pulpe arrivée à son épanouissement, ..."
(Extraits du livre)
… Höller strass ? C’est ça ! Béatrice rangea son plan et s’engagea dans la grande rue piétonne, presque déserte à cette heure.
Le calme qui régnait ici la changeait de l’agitation d’une Riviera qu’elle avait quittée sans regret. A vrai dire ces endroits faits pour étaler des richesses trop rapidement acquises l’avaient toujours un peu assommée. Le bonheur de faire des envieux en exhibant son argent, c’est un truc d’ancien pauvre, pensa t-elle. Ici, c’était le cran au-dessus. On était dans l’aisance depuis longtemps et la certitude de s’y maintenir inclinait à la discrétion. Le luxe pourtant n’atteignait pas à l’élégance. Les maisons, fort anciennes, étaient restaurées avec un tel soin, avec de tels moyens, qu’elles en avaient perdu leur âme. En les rendant trop propres, trop lisses, on avait gommé ces petites imperfections qui rendent attachantes les choses les plus belles.
Ainsi la ville aurait pu ressembler totalement à l’un de ces gros bourgs suisses enrichis de longue date dans le tourisme chic, si elle n’avait eu la particularité d’être organisée en principauté indépendante. Ses lois avaient à tel point facilité le commerce de l’argent qu’il en constituait désormais l’activité principale en même temps que la principale source de richesse.
La rue qu’elle venait d’emprunter montait en pente raide ; elle s’arrêta un instant pour reprendre haleine. Levant la tête, elle distingua le point culminant de la cité. Avec sa forteresse dominatrice plantée sur un rocher, il donnait à la ville son caractère médiéval, tandis qu’en contrebas de grands buildings de verre cassaient nettement ce décor de carte postale. Mais les affaires passaient avant tout, et n’était-ce pas cette primauté-là qui ici justement rassurait ?
La jeune femme reprit son ascension jusqu’à l’adresse indiquée. L’endroit s’annonçait par une simple inscription gravée en creux sur une large vitrine de verre dépoli : Alpach bank. Onshore and offshore banking.
Elle poussa la porte vitrée. Dans le vaste hall, seul un employé trônait derrière un austère comptoir de marbre aux reflets sombres. Elle s’adressa à lui.
― Bonjour. Je suis madame Moriani, j’ai rendez-vous avec monsieur Schelberg.
― Lequel madame, Klaus ou Otto Schelberg ? demanda le guichetier dans un français plus que correct.
― Otto Schelberg.
― Patientez, je vais voir s’il est libre.
Le jeune homme décrocha le téléphone et fit attendre Béatrice quelques instants. Puis, contournant le comptoir, il lui demanda de le suivre vers un escalier en colimaçon. Au premier étage il l’invita à s’asseoir.
Lui faisant face, elle lut sur la porte fermée : Otto Schelberg. Chief account manager.
― Monsieur Schelberg est prévenu, il va vous recevoir, indiqua le jeune homme qui s’apprêtait à redescendre. Voulez-vous un café ou un thé en attendant ?
― Non, je vous remercie, répondit Béatrice…
… Elle vit soudain la porte s’ouvrir, le banquier apparut et la fit entrer dans son bureau. Sans plus attendre, elle sortit de son sac les chèques et les relevés, sagement glissés dans une enveloppe. L’homme qui semblait parfaitement au courant, prit les choses en main.
― Nous allons vous établir un pouvoir, dit-il. Aussi, vais-je vous demander de bien vouloir me présenter votre passeport s’il vous plait.
Il crut bon d’ajouter avec ce ton condescendant que se croient toujours obligés de prendre notaires et banquiers.
― Par ce document le signataire autorisé vous délègue la possibilité d’endosser des chèques établis à son ordre. Pour les déposer sur son compte, sans plus bien sûr. Vous comprenez ?
Bien sûr qu’elle comprenait, elle n’était pas demeurée. Elle se contenta pourtant d’acquiescer humblement. Le banquier lui fit ensuite endosser les chèques et viser un bordereau de remise.
Elle l’observait : il était plutôt bel homme. Grand, la cinquantaine, le visage mince et les yeux bleus. Il portait les vêtements traditionnels de sa profession : costume gris, chemise blanche à rayures allumettes bleues et cravate club en soie. Mais au delà de sa mise impeccable, c’était surtout ses cheveux blonds, couchés en arrière comme un champ de blé sous une pluie d’orage, qui attiraient l’œil. Lorsque tout fut terminé, il la raccompagna jusqu’à la porte et la salua respectueusement, sans autre commentaire.
Dehors midi sonnait à la grosse horloge, tout en haut de la ville. Faute de mieux, Béatrice décida de regagner son hôtel. Elle restait estomaquée par la facilité avec laquelle Schelberg venait d’encaisser tout cet argent : un million de dollars ! « Chère madame, nous allons vous établir un pouvoir ! » Et hop ! « Signez là », et au revoir. Ce pouvait-il que ni lui, ni personne dans cette banque si propre, si calme, n’ait le moindre soupçon sur l’origine de cet argent ? Allons donc, c’était impossible. Toute cette liturgie juridique, ces simagrées de procédures, n’avaient qu’un but : absoudre de sa complicité l’honorable banque et avec elle, tout le système. Elle comprit que le véritable blanchiment résidait là. Il devait être autant moral que financier, et cet aspect la bluffait plus encore que la machinerie d’argent qui le sous-tendait…
... Dans l’après-midi elle se mit en recherche de l’autre banque, celle où l’attendait la somme promise, et maintenant convoitée. Le plan de la ville était simple et elle trouva aisément. L’établissement était cette fois situé en contrebas, dans l’un de ces immeubles de verre qui lui paraissaient si inconvenants quelques heures plus tôt. Elle entra dans le hall et parcourut la liste des sociétés, affichée devant les ascenseurs. Elle y trouva rapidement ce qu’elle cherchait : Oberer bank. Banking facilities. Asset protection - 2nd floor. Malgré la fatigue, elle grimpa l’escalier quatre à quatre. A l’accueil elle expliqua, passeport en main, le motif de sa venue. L’employé consulta la pièce d’identité, puis l’écran de son ordinateur. Elle le vit hésiter un instant, puis froncer carrément les sourcils. Il finit par décrocher son téléphone et parlementa longuement, avec un supérieur semblait-il. Il s’exprimait en allemand et Béatrice ne comprenait pas, mais quelque chose visiblement n’allait pas. Au fil des secondes, elle perdit de sa belle assurance. Pour finir, le guichetier lui demanda de le suivre jusque dans un bureau où une femme l’attendait.
― Bonjour madame Moriani, dit la dame un peu gênée, vous veniez retirer des fonds ?
― Oui, c’est cela, confirma Béatrice qui voulait encore y croire.
― Je regrette, mais nous n’avons rien pour vous.
Elle était mal. Les salauds ! Les salauds, ils n’avaient pas fait ça ? L’employée, la voyant ainsi troublée, lui demanda si tout allait bien, puis expliqua la situation.
― Nous venons effectivement de recevoir un fax nous avisant d’un accréditif de soixante quinze mille dollars à votre ordre. Mais nous sommes vendredi et les fonds ne nous parviendront maintenant que lundi matin.
Béatrice balançait entre soulagement et contrariété.
― C’est que je dois repartir ce soir, lâcha t-elle en se pinçant les lèvres.
― Je comprends dit la femme très courtoisement. Je vais voir avec la direction ce qu’il est possible de faire. Mais je vous en prie, asseyez-vous.
Après quelques minutes la préposée revint.
― Je suis désolée, souffla t-elle. Nous ne pouvons pas décaisser les fonds avant de les avoir reçus.
Béatrice protesta. C’était impossible, elle devait absolument repartir le soir même.
La femme alors lui proposa d’ouvrir un compte.
― Dans ce cas je suis autorisée à vous avancer jusqu’à huit mille dollars. Elle avait dit cela d’un ton neutre et sans empressement, excluant toute intention de démarchage commercial. D’ailleurs, dès le lundi, Béatrice pourrait à distance, donner l’ordre de transférer la totalité restante, là où elle le souhaitait.
Elle était terriblement contrariée, mais cette femme paraissait si digne de confiance qu’elle se laissa aller.
― Et bien c’est d’accord, répondit-elle. Entendu ! Faisons cela.
Alors la mécanique bien huilée aussitôt se remit en marche.
― Puis-je avoir votre passeport s’il vous plait Madame.
Béatrice se prêta de bonne grâce aux formalités d’ouverture du compte. Au sourire complice et chaleureux que lui renvoyait maintenant la personne, elle comprit qu’elle était désormais une cliente, la partenaire d’un noble établissement dans lequel tout était possible, et où rien de ce qui pouvait lui rendre service ne lui serait désormais refusé. Elle prit congé, puis se dirigea vers la caisse pour retirer son argent. Au passage, elle prit machinalement sur un présentoir une petite brochure intitulée : Going offshore simple and easy with Oberer bank...
A propos d’inspiration, j'ai lu un jour dans Télérama l’interview de quelqu’un de sympathique dont le discours m'a laissé perplexe. Homme d’expérience, acquise à la fois comme écrivain et éditeur, il conseillait aux débutants : « Tu veux être oulipien ? Tu veux être lyrique ? Faire de l’écriture blanche ou du roman historique ? OK, mais fais-le à fonds. Sois toi-même. »
J’aimais bien ce ton, genre je-me-donne-à fonds, qui n’était pas sans me rappeler celui dont j’avais moi-même usé durant mes trente ans de business passés à côtoyer les gens de la pub. Mais, je ne comprenais pas tout à fait ce que signifiait « Sois toi-même ». Je veux dire sur le plan littéraire.
Le détail du discours me troubla plus encore : « Le danger c’est de se laisser bouffer par le texte des autres. Ils impriment des choses en moi, parfois je me sens perclus de modèles, d’audaces qui me font perdre le nord, me gâchent mon propre univers… » affirmait l’éditeur écrivain. Malaise Blaise ! que je respecte, mais que je ne partage pas.
Je n’ai jamais mieux appris que lorsqu’il s’est agit pour moi de transmettre un savoir, de même je ne me suis jamais autant imprégné de mes lectures et plus généralement de tout ce que je voie et entend d’artistiquement exprimé que depuis que je me suis mis à écrire. Tout jeunot en écriture malgré les soixante balais qui se pointent à l’horizon, je me fais la bite comme on dit et j’accomplis mon tour des Arts, comme le compagnon son tour de France. Je me laisse influencer par plus audacieux que moi, m’imprégnant de tout, de ce qu’il y a de petit comme de grand, avec la modestie retrouvée d’une éponge. A partir de mes lectures, tantôt je tire un machin dans le prolongement duquel je me mets à écrire, tantôt je corrige la forme de ce que j’ai déjà rédigé. De sorte que je n’ai pas une idée très claire, ni de ce qui m’appartient, ni de qui je suis en écriture.
Etre moi-même est n’être qu’une combinaison singulière et originale de choses qui me viennent aussi et surtout des autres. L’art ne relève pas seulement de la gestion de projets individuels et indépendants. Comme méta système, il a sa vie propre et sa part d’imprévisibles rebondissements collectifs. La création n’est que copinages, inimitiés et recopiages à valeur ajoutée plus ou moins instinctifs.
Dans ce sens les œuvres comptent peut-être moins que ce qui les relient entre elles ? Ce que la sociologue Irène Théry nomme les trois fonctions Je-Tu-Il de l'être socialisé s'applique à l'écriture, et ce, dans une diversité infinie de liaisons en réseaux complexes à la fois de transmission et de création. Car ceux qui créent, comme ceux qui transmettent ou tout simplement ceux qui reçoivent, sont aussi des passeurs. On appellerait ça la culture. Ainsi l'écriture, comme l'art en général, est indissociable de la culture dans laquelle elle s'insère. Les grandes pannes culturelles de l'histoire apparaissent lorsque l'on décrète "l'art nouveau", la rupture créative totale, en dehors de toutes racines.
Alors vouloir n'être que soi-même là-dedans n'a pas grand sens, ni je dirais grand intérêt. Je ne me sens jamais autant moi-même que lorsque je me mêle à la foule, et m'y fonds.
Mais qu'on ne se méprenne pas, je m'y fonds tout en étant moi-même, hein, clair ! Je ne me sens nullement cette "simple particule d'un grand tout" à la Tolstoï. Le temps de l'art idéologique a fait son temps. L'écrivain, l'artiste au service de la seule cause commune, non merci !