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Nom du blog :
menacesdamour
Description du blog :
Littérature et digressions d'un auteur de premier roman, légèrement manipulé par ses personnages
Catégorie :
Blog Littérature
Date de création :
18.10.2007
Dernière mise à jour :
10.10.2009

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"Le Sexe de Proust" 2ème partie.

Publié le 08/04/2009 à 12:00 par menacesdamour

En effet, pourquoi Proust se serait-il voilé la face pour mener sa titanesque entreprise d’exploration ?
Mais parce que, comme Zag le démontre, Proust n’était pas homo dans l’âme à une époque où les homos étaient sensés former une société secrète (ah bon ?) S’il s’était avancé à sexe découvert il aurait été grillé. Vous pigez ?
Voir sans être vu, décrire sans prendre parti, c’est à ce prix qu’il a pu dresser le formidable inventaire de son bestiaire littéraire : hétéros, sodomites, homos, invertis, hommes-femmes, Gomorrhéennes, tribades et autres… Et Zag lui, il a l’air de vachement s’y connaître dans toutes ces catégories. Il remonte aux sources mythologiques et tout. Vous êtes sciés comment il explique par exemple la différence entre l’homme-femme et l’homo. Et les tribades alors ! Ces sortes de dick girls avant l’heure. Extraordinaire !
Quand on lit ça on se dit que l'oeuvre de Proust question créatures c’est La Guerre des Etoiles et l’Ile du Docteur Moreau réunis ! Vingt mille lieux sous les nerfs… Et c’est tout à son mérite, dit l’expert, que d’avoir dressé cette nomenclature complexe. Bien plus fortiche et bien plus utile par exemple que celle de Zola, le bougre !
Voilà. L’Illustre en écrivant La Recherche a accompli comme qui dirait une seconde révolution copernicienne. Pas celle qui consiste à se repérer dans l’univers à partir du soleil, non. Celle qui permet d’observer l’espèce humaine à partir d’un autre point fixe, l’anus. Ainsi le trou balle serait à Proust, ce que l’étoile polaire est aux rois mages. Oui, je sais ! Cette formule facile et dérisoire ne m’honore pas.
Quand même, Zag rappelle à juste titre comment Céline regrettait que l’œuvre de son aîné soit ainsi altérée par ces banales « histoires pédérastiques, cette affaire de bains-douches, ces enculages de garçons de bain »
C’est vrai ça ! Alors tout ce talent, toute cette verve créatrice (dont une phrase paraît-il de 24 pages !) se ramènerait à une banale histoire de ségrégation entre trous du cul ? Ca paraît dingue quand même aujourd’hui, au moins pour ce qui relève de la fiction.
Tout de même des dates me reviennent, Proust ne s’est pas masqué que le trou de balle…



"Le Sexe de Proust" 1ère partie.

Publié le 08/04/2009 à 12:00 par menacesdamour
"Le Sexe de Proust" 1ère partie.

"Le Sexe de Proust" ou le trou de balle masqué.
En faisant le ménage, j’ai retrouvé dans un coin de ma bibliothèque un petit bouquin de Stéphane Zagdanski intitulé Le Sexe de Proust, paru en 1994.
Je l’avais acheté à l’époque, je m’en souviens, pour tenter de piger via la glose en quoi le génie proustien m’échappait ; sans succès sans doute, puisque qu’il ne me restait de l’opuscule précité que l’idée que je me faisais de son titre : pour comprendre Proust mieux vallait l'aborder par la queue.
Mais, preuve que l’on peut changer, la relecture de Zagdanski quinze ans après a été un délice. Faut dire que ça déraille à tout va là-dedans, et de toutes les manières, tantôt pédantes, tantôt gaillardes, pour aboutir à la conclusion que le Marcel finalement n’était peut-être pas aussi pédé qu’on veut bien le dire.
Mais pour ça il faut savoir le décoder entre les lignes, dit Zag. Ce qui ne peut être accompli que par un érudit ajouterais-je, vu la difficulté à le lire déjà dans les lignes.
Aussi ai-je abordé le petit ouvrage de Zag en toute confiance, et pris tout ce qui y est avancé pour vrai, sans vérifier. Au diable la méfiance lorsqu’on peut s’abandonner à plus savant, à plus sage que soi. Cela s’appelle la foi mes aïeux !
Pourtant, oserais-je avouer que c’est en puisant chez un autre zig que Zag que la problématique du sexe de Marcel a soudain fait sens en moi. Et qu’on me pardonne si ce zig n’est autre que San Antonio…
Et oui ! les plus lettrés d’entre vous se souviennent sans doute que dans Le Standinge sévit à l’école de police un spécialiste de la balistique affublé du titre de professeur de trou de balle.
Et là, bingo ! ça a fait tilt dans ma p’tite tête.
Mais c’est bien sûr ! Le Marcello n’a t-il pas été lui aussi un formidable professeur de trou de balle ?
Ouais ! Attention, faut voir... Le Marcel n'était pas simple comme type, et peu porté sur la déconne. Une sorte de complexé complexe si on peut dire, qui déclarait comme ça à qui voulait l'entendre qui fallait pas se gourer, que ce qu'il écrivait c'était pas vraiment lui, mais le produit d'un "autre moi". Il a même fait tout un suif contre Sainte Beuve à ce sujet. Enfin bref, y aurait comme qui dirait hiatus entre Proust l'écrivain radieux d'une part et Marcel l'homme plus obscur d'autre part.
Donc, même si l'homme ne détestait pas aller faire quelques cartons en milieux interlopes histoire de vérifier ses théories balistiques, son expertise doit d’abord et avant tout être rattachée à l'écrivain, le radieux. Vous voyez l’embrouille !
Poussant le bouchon plus loin encore, Zagdanski affirme que le Proustovaritch aurait même été franchement hétéro, employant l'expression hétéro dans l’âme. Ainsi s'appliquerait donc la formule de Shakespeare : « C’est sa main, Monseigneur ; mais pas son cœur… » Zag, lui, en appelle à une autre citation encore bien plus ancienne que la mienne. Enoncée par le craquant grec Démocrite, plus plaisant démocrate qu’Héraclite quoi que moins hétéroclite : « La parole est l’ombre de l’acte. »
Conclusion donc : ne pas confondre chez Proust orientations sexuelles et orientations textuelles, posture littéraire et position du gardien de but. Rideau !
Et le masque, me direz-vous. Le masque. Pourquoi trou de balle masqué ?

Les "Hommes de lettres" !...

Publié le 09/04/2009 à 12:00 par menacesdamour
Les "Hommes de lettres" !...
Vous avez remarqué comment chaque domaine d’utilité collective engendre ses accapareurs. La littérature n'y échappe pas.
Ainsi, comme l’argent produit ses hommes d’argent, l’écriture produit ses hommes de lettres.
Ah les hommes de lettres ! En voilà une invention qu'elle est bonne.
Les lettres ne leur appartiennent pas plus que l’argent n’appartient aux hommes d’argent ; simplement ils se les attribuent en se faisant appeler Maître, par corporatisme et syndications de toutes sortes, réseaux, clubs et académies, allant jusqu’à monopoliser ce qu’ils étaient chargés de passer.

On l’aura compris j’aime les livres de ceux qui savent, sans cupidité, rester de modestes passeurs.

C’est-y de l’art ou du cochon ? Andy Warhol 1ère partie.

Publié le 15/04/2009 à 12:00 par menacesdamour
C’est-y de l’art ou du cochon ? Andy Warhol 1ère partie.
Par un beau samedi de printemps, je sors à midi de l’expo Andy Warhol à Paris…
Pas vraiment bouleversifié je dois-dire. Non, plutôt avec le sourire. Le sourire en coin du mec qui vient de se faire gentiment berluré par un malin dont les tours de passe-passe néanmoins amusent.
Quand même. Malaise Blaise ! C’est-y de l’art tout ça, du grand Art ? Parce que ça s’intitule : « Le grand monde d’Andy Warhol » tout de même ; abrité par le grand Palais en plus. Mazette !
C’est marrant, même après 40 à 50 ans de vieillissement en fûts de chêne, c’est pas l’impression que ça fait d’être vraiment de l’art. C’est peut-être parce qu’on a l’habitude de voir ce genre de trucs plutôt dans les boutiques de posters ; alors forcément, à force on prend ça à la rigolade ?
Je m’engueule intérieurement : « Vieux con, p’tit bourge. » je me dis. Avant d’être aussi catégorique à partir d’une impression faut se rencarder. Ce que j’ai fait en lisant le lourd catalogue de l’expo (367 pages), et d’autres trucs encore…
Alain Cueff rappelle dans le dit catalogue qu’Andy s’auto-proclamait « profondément superficiel ». On aura compris à travers ce slogan à la Ségala, et racheté depuis par Lagerfeld dans sa variante : « Je suis superficiel avec une grande superficie. », que la com a ici toute son importance.
C’est que le Warhol était un homme de pub et ses canards, comme Interview magazine par exemple, lui ont souvent tenu lieu de hall d’exposition. Il a, dit-on, toujours nié la frontière entre l’art et la pub.
Mais on est pas obligé d’être d’accord. Moi je pense que la com et l’art c’est pas pareil. La pub est à l’art, ce que la musique militaire est à la musique, un moyen de mettre tout le monde au pas. Le contraire de l’art. Mais bon…
Alors, c’est-y de l’art oui ou non tout ce mélange pub-art, pur beurre ? S’agissant des « Portraits of the 70’s », d’après un critique de l’époque comme Hilton Kramer, c’en était pas.
Et je m’y retrouve bien dans ce qu’il en disait ce mec. Mêmes impressions : « Lucratifs exercices de dérision. » « Banals clichés altérés par l’application insouciante de couleurs décoratives. »
Faut dire pour expliquer que Warhol a été le peintre des étoiles… Pas celles du ciel, qu’il est con ! Poète va. Les vraies, les stars, les célébrités ou aspirants à la célébrité. Pipoles pipos mis en images comme des bouteilles de Coca, ou des boites de soupe. Tout ça c’est pareil, disait Warhol : "tout est portrait chez moi." Allez, packagez-moi le packaging jeune homme, obtenez-moi l’image de mon image. Et c’est du boulot ! Car se faire tirer le portait par Jean-Andy, dandy manché, revient à se faire tirer. Attention ! Tout est dans la retouche, dans un cosmétique de l’ombre qui préfigure photoshop et la chirurgie esthétique à grande échelle. Aux chiottes Soutine, tu nous bassines avec tes disgrâces qui rendent de l’âme. On veut du lisse au contraire, faut que ça glisse si tu veux dupliquer en masse. Andy, acteur starisé d’une certaine vie newyorkaise ne rechigne pas d'ailleurs à se dupliquer lui-même, chimiquement corrigé en pédale Wawa féminisée ou en War hole (je sais ce genre de calembours ne m'honore pas.)
Oui mais c’est de l’art ou pas ?
Dans l’intention, dans l’esprit de celui qui se sent être un artiste, peut-être ? Mais pas, à mon sens, dans le résultat. Processus, ingrédients, machines à reproduire, ce que fait Warhol relève plus de la fabrication que de l’œuvre. Il y manque l’emprunte attachante d’une main directement reliée au cœur et à l’esprit, sans laquelle l’art n’est que l’ombre de lui même. Ce qui émotionne devant une gravure rupestre ce n’est pas le mammouth ; c’est qu’on se dit : comment un mec à front bas vivant dans une caverne a pu avec sa grosse paluche poilue dessiner aussi finement ce qu’il avait dans le cœur, que toi t’y arriverais même pas ? Ce qui chamboule dans l'art, c’est qu’on se trouve en présence de l’Humanité. Or, dans humain il y a main, tu piges ?
Ainsi quand Christine Albanel, sollicitée en introduction du catalogue, écrit à propos des portraits de Warhol : « Où est l’être derrière l’image, dont la démultiplication nous montre finalement la vacuité ? », j’ajoute : « Et où est l’artiste, derrière le photomaton ? »
Certains pourtant reconnaissent en Warhol l’un des maîtres du pop art. Et dans pop art il y a art. Comme dans modern art, et peut-être aussi comme dans bob art. On va chercher du côté de gens qui ont réfléchi et écrit là-dessus, des pointures genre Cynthia Freeland ou Bernard Lafargue...

A suivre bientôt dans :
C’est-y de l’art ou du cochon ? Andy Warhol 2ème partie.

Les "Chinese Fatties" s'exposent...

Publié le 18/04/2009 à 12:00 par menacesdamour
Les "Chinese Fatties" s'exposent...

Zhang Jianjun http://www.soemo-fine-arts.com/artist?id=796, déjà connu des amateurs de la nouvelle peinture chinoise, abandonne ici ses Subtantial Desires pour de vieux bébés gentiment androgines.

A voir jusqu'au 26 avril, si vous êtes dans le coin.

Galerie Utrecht. 572 Prinsengracht. Amsterdam : http://www.galerieutrecht.nl/


Le Pop est marre... Andy Warhol 2° partie

Publié le 29/04/2009 à 12:00 par menacesdamour
Le Pop est marre... Andy Warhol 2° partie
(Ci-dessus Andy Warhol "Unidentified Man")

Oui, je disais en première partie, bizarre cette ambiguïté que suscite la reconnaissance de l’œuvre de Wharol comme totalement artistique. Quarante ans après, les avis restent très partagés.
Wharol était-il un artiste agitateur, ou simplement un agitateur ?
Un artiste, au départ sans doute. On découvre à travers ses dessins des années 50 son formidable coup de crayon, acquis peut-être sous l’influence de Cocteau.
Mais pourquoi le jeune artiste Andrew Warhola abandonne t-il ce talent de dessinateur, et de peintre aussi, pour devenir Andy Warhol ?
Peut-être parce que son désir d'être célèbre en faisant style prime sur tout autre chose. Warhola l’innocent pubère, devient pubeur. Pour conquérir il lui faut se markéter, se positionner, surprendre, coller au temps et à la société. Celle d’Hollywood et de Coca Cola.
A défaut d'Art, Wharol est un fait de société, miroir de cette société. Et il nous laisse en cela un formidable témoignage archéologique sur son temps et sur la relation qu’a entrenu l’Amérique de cette époque avec l’Art.
Une Amérique matérialiste à l’économie florissante, une Amérique idéologisée aussi, et une Amérique qui entend rompre avec les modèles culturels élitistes européens.
Warhol symbolise l’Amérique matérialiste d’après guerre. Un empire industriel, entreprenant et sûr de lui. Une société dans laquelle le bonheur se confond déjà avec la consommation et où l’atelier devient Factory, Prémonitoire de la globalisation post moderne, elle est déjà faite d’apparences et d’images fabriquées à la chaîne, avec ses locomotives sociales que sont les beautiful people retouchés et sans âme, réduits à leurs dimensions primaires, tout aussi bien qu’une boite de soupe ou qu’une bouteille de soda.
Dans cette modernité conquérante où le sujet vire à l’objet consommable, l’image ne saurait être unique. Elle doit se plier aux nécessités d’une forme stéréotypée. Très trendy, l’Andy a le sens du vent. Il enfourche l’idée ambiante et productiviste du répépète à la chaîne ; allant même jusqu’à préférer l’image de l’image, à l’image elle-même. Car il constate que le clone s’apure de tout parasite au fur et à mesure de sa reproduction mécanique. Fini le glauque, l’imperfection. L’Amérique fait dans le joli, dans l’illusion conventionnelle prête à l’emploi façon Disney ; Andy aussi. Tout cela se sert froid ; pas besoin de réchauffer. Et sans prétention. Take it easy Man ! Flash, flash ! Art, dollars. Ouais...
Fondé of course, sur la technologie, facteur essentiel du progrès. On assiste à une formidable succession d’avancées dans les process comme on dirait maintenant.
Photographie, sérigraphie, photomaton-graphie, cinématographie ralentie, polaroïdo-graphie donnent une suite convergente de portraits robots robotisés. Poupées Barbie et JI Joe se font rectifier le portrait, puis défilent tout lisse et maquillés comme à la parade. Icônisée, la vierge Marilyn, à l’infini sur papier doré. Et tous les autres aussi, stars et big bosses colorisés comme des Smarties. Paillettes, poussières d’étoiles bombardées dans le jeu de miroirs du monde libre éclairé de néons multicolores.
Mais le travail de Warhol est aussi au cœur de l’Amérique idéologisée qui se livre à une complète compète avec le bloc de l'est. Car de l’autre côté du rideau de fer aussi ça icône à plein tube, ça conquiert, ça escalade, ça répépète à toute vibure ; d’une autre manière c’est tout. Les foules ne défilent-elles pas devant l’image fraîchement momifiée du camarade Oulianov, l’idole du komsomole ? Comac, les Cosaques. Passés direct du tsar à la star, les moujiks ont étoilés de rouge faucilles et marteaux. Et bin Warhol voit rouge et bonheur du peuple lui aussi, mais pas avec les mêmes lunettes. Parce qu’entre la boite de soupe chimique au diner et le coup de pied au cul qui t’expédie direct en Sibérie, y a pas photo Man ! Consumérisme contre communisme, tu choisis l’oncle Sam Warhol. Idéo logique, non ? Alors vive les p’tits Mickey…
Et c’est pas tout Mec ! En super Ségala, ce gars-là sait surfer sur tout fait de société porteur d’audience. Et là, ça fait pop, crois-moi ! Pop comme populaire, comme popu, comme populo, donc un brin populiste bien sûr ! Style fini le cubisme, l’expressionnisme abstrait et toutes ces merdes prétentieuses venues d’Europe où que t’y piges que dalle. Aux chiottes cet art élitiste, voici venir Wawa avec des produits frais, fresh ! Toc toc, facile à regarder. Mais plus fashion tout de même que ce réalisme socialiste stalinien vraiment trop plouc. Et alors là, Andy sort son vieux Marcel du placard. ?? Mais non l’ignoble, pas celui-là, le Marcel Duchamp… Et, il lui emprunte quelques trucs qui collent bien avec la situation du moment. Par exemple le « je suis un peintre défroqué » qui plait bien.
En 1965 donc, un peu comme les mémères avaient solennellement jeté leurs sous-tifs aux orties dans une posture quasi anticléricale, la star annonce de même qu'elle renonce à la peinture. Désormais, juré, elle désinvestira l’œuvre d’art au profit d’une dimension complètement entertainment. Pop, pop… Un peu surréaliste tout cela, me direz-vous. Mais oui, l’art de la mise en scène au service de la mise en scène de l’art. Pop, pop…
Et c’est parti, Warhol est sacré le pape du Pop. Ca tombe bien pour Andy parce que le 15 octobre 1965 justement, Paul VI, le pape, débarque à New York pour une visite à l’ONU. Sa majesté Wawa Premier, souverain de tous les poncifs, ne peut rencontrer le souverain pontife. Pas grave, il se lance dans une parodie filmée et bidon : la traversée de NYC par un mec déjanté. Et ça fait un bide.
Le Pape n’est pas mort, mais le Pop, lui, est marre…
Fini. Exit. A partir de là les marchands s’en mêlent. Le frac devient fric, et le marcel revient, cette fois-ci sous la forme de tee-shirts imprimés. Bref comme d’autres étoiles éteintes au firmament du business, Warhol n’est plus que l’ombre de lui-même. Rideau !

Merci Andy pour la merveilleuse histoire de l’Amérique que tu nous as comptée. Elle vaut le coup, même si c’est que du cinoche. Et tu sais quoi ? Ca me donne envie d’acheter la vidéo de la série Mad Men qui se passe justement dans Madison Avenue, bastion de la pub dans les sixtie’s dont certains disaient déjà qu’il était plus à craindre que le communisme...

Ah la crise ! Mise en scène à l'américaine...

Publié le 25/05/2009 à 08:07 par menacesdamour
Ah la crise ! Mise en scène à l'américaine...
(Ci-dessus : NBC-American gladiators.)
[SIZE=14][FONT=Optima]
Première semaine de mai 2009. Il bruine depuis trois jours sur San Francisco. Alors ce matin je m’étire histoire de faire passer le breakfast. Pénard rime avec plumard, télé, canards…
Télé ! Y a pas zapping, NBC d’abord. J’aime bien parce qu’y passent de la bonne daube. Des shows notamment, d’excellente tenue où des gens ordinaires viennent se surpasser. Pas des trucs de pédés où faut faire le malin bien callé derrière son pupitre, genre Questions pour un champion. Non ! Des vrais challenges, comme dans American Gladiators ou The Biggest Loser. Dans la première émission, des jeunes, sportifs faut dire, doivent se mesurer au cours d’épreuves physiques avec une équipe de pros, des mecs et des nanas, montagnes de muscles gonflés comme des pneus de camions. Et dès fois ça le fait ; en rusant, ou en étant plus rapides, les p’tits jeunes arrivent à les niquer au poteau. Extra ! Dans l'autre émission au contraire c’est des gros, mais alors des gros ! Genre chambre à air autour de la taille et démarche de pingouin. Là l’épreuve c’est qu’ils doivent maigrir, en se remettant à faire des pompes, des abdoms, du tapis roulant, et en réduisant leur bouffe que s’en est impressionnant. Après un temps c’est celui ou celle qui a perdu le plus, ... qui gagne !
Mais y a aussi les news sur NBC. J’aime bien, à cause des présentateurs : Barbie, le fiancé de Barbie, et tous les autres autour d’eux. Blacks, blancs, jaunes, latinos, tous au look Newyorkais Upper East Side, hachement intégrés.
Ce matin on a droit au Président qui a expliqué en conférence son plan de relance. Je suis scotché comment il assure ! A la fois souple et droit dans ses bottes, costar et gestes sobres, articulation impeccable. Comparé à notre nain, j’en reviens pas... Le regard fait bien un peu essuie-glaces de gauche à droite, ça doit être pour mieux capter l’auditoire. Les mauvaises langues sur Fox news disent que c’est plutôt pour capter les prompteurs. Ah la mauvaise foi !
« Monsieur » Obama donc, attaque direct : les programmes. Ouais. Là faut expliquer ce qui différencie les américains des français. Nous autres, face à la crise, on pense : faut changer le système ! D'accord, mais comment, par quel bout le prendre ? Difficile à dire vu que le système est un truc dans lequel tout est dans tout et réciproquement. Mais bon ! On tient le concept ; c’est important le concept. Les amerlocs, eux, qui n’ont pas notre puissance de réflexion, pensent tout de suite action, programmes de mise en œuvre. Ainsi l’Homme Grand commence, très clair. C’est simple annonce t-il, l’ensemble de l’action publique se divise en quatre types de programmes : 1°) Ceux qui n’ont jamais servi à rien : Out ! 2°) Ceux qui ont servi un jour à quelque chose, mais qui n’ont plus de sens : Out ! 3°) Ceux qui servent encore, mais qui doivent être poursuivis de façon plus efficaces : A revoir ! 4°) Ceux qui n’existent pas encore et qu’il va falloir engagés dare dare. A chaque idée clé succède une illustration. Net, synthétique. Pour les détails, c’est le big boss, alors il renvoie aux Secrétaires d’état. Terminé. Rideau. La grande classe.
Pub ; je zappe sur ABC. Une autre blonde façon working girl annonce tout à trac : « Eleanor Squalleri, qui a été la secrétaire de Bernard Madoff durant 20 ans a décidé de rompre le silence. » Oh la vache !
Mais c’est quoi au juste l’histoire avec Madoff ? On me rencarde.
Bernard L. Madoff a été arrêté par le FBI le 11 décembre 2008 après avoir révélé aux autorités le caractère frauduleux de ses activités financières. Il apparait alors que 65 milliards de dollars apportés par des clients à sa société de placements n’ont jamais été investis. La manip consistait à rémunérer ces capitaux en puisant dans les fonds nouvellement déposés.
Dans son principe l’arnaque est assez banale, maintes fois utilisée. Ce qui l’est moins c’est le gigantesque processus de développement par lequel Madoff a réussi à imposer son business pendant 48 ans, commencé, dit-on, avec une mise de 5 000 dollars !
Au début il y va mollo. Pas de promesses délirantes, des rendements un peu au dessus de la moyenne tout de même. Il commence par démarcher au sein la communauté juive à laquelle il appartient. On est entre soi : « Aie confiance !" Ca marche. Ca marche de plus en plus même. Madoff à donf ! T'as tout qui monte, les clients, les sommes investies, les rendements ; jusqu’à ce que Bernie devienne un des principaux opérateurs du marché.
S’il reste extrêmement discret sur ses méthodes, l’homme, lui, se hisse sans réserve au rang des notables de Wall Street : président de l’association des sociétés de bourse, puis président du Nasdaq.
Fin des années 90 des gens s’alarment pourtant : « Quand même, toutes ces performances qui montent au ciel ?... » Mais personne n’écoute ces mécréants. Au paradis du pèse Madoff n’est-il pas devenu Dieu ? Même la SEC (Security and Exchange Commission) n’y croit pas et laisse tomber. « Va en paix ! Bernie te bénie. » Et ça continue… Jusqu’au crac de 2008. Là, tout le monde veut récupérer son pognon, tout son pognon ! Bernie alors jette l’éponge. Mais Bernie ne nie pas, que nénni. Bernie les a bernés. Tous ! Il plaide coupable ; on l'embastille.
Retour en studio. Comme promis, assise en face de la journaliste, M’ame Squalleri est là. Brunette à cheveux courts d’un certain âge, mais bien conservée. Sanglée dans son petit blazer bleu, elle confirme : elle a décidé de tout dire sur son ex boss, dans un bouquin. « Vanity Fair » ça s’appelle. Elle s’explique. Bien que Madoff ait été toujours correct professionnellement avec elle, elle a bien voulu coopérer avec le FBI dans la recherche de la vérité sur ses affaires. Parce que Bernie protège ses complices le bougre ! Elle en est persuadée. Ah putain ! Association de malfaiteurs ? C’est sûr ça, beaucoup en ont croqué et étaient de mèche. Et il les protège façon mafia. Ah, l’enflure, le salaud ! Tu vas te mettre à table ordure ! Nous donner des noms hein ?
Mais c’est pas tout, Eleanor se doit de révéler aut’chose : oui Madoff dépensait sans compter, en plus il aimait les gonzesses que s’en était gênant. Et il allait aux putes ! Sa femme en était malheureuse, vous savez… Oh non ! Là on se pousse du coude, on se met la main devant les yeux. Ah l’infâme ! L’abject individu. Pourriture, ignoble vicelard... Rien qu’à voir sa sale tronche de taulard qu’on nous montre maintenant, on voit bien que c’est vrai. Je sais pas ce qui me retient de cracher sur le poste.
T’emballe pas, je me dis tout de même. Ca rassure cette ignominie incarnée. On peut désormais mettre un visage sur la crise, en avoir une image concrète, fixer sa haine sur quelqu’un… Ouais c'est ça, à mort Madoff, à mort ! 150 ans de prison qu’il a droit ? C’est pas assez ! On devrait inventer la zonzon pour l’éternité avec des monstres pareils... Bon !
Maleureusement, même pendant l’horreur le business doit continuer, faut bien. Alors pub ! Encore ? Ah non, marre, j’éteins la téloche, perplexe...
Car j’me dis, c’est pas le tout d’avoir un méchant dans le casting ; mais où qu'il est le gentil qui va nous sortir de cette merde ?
Et là bingo, y se trouve dans le canard ! Mais oui, mais c’est bien sûr : Warren Buffett. Le plus riche derrière Bill Gates. Fortune évaluée à 37 milliards de dollars. Sa légende est déjà en librairie sous le titre The Snowball: Warren Buffett and the Business of Life, écrite par Alice Schroeder en septembre 2008 « Lorsque vous recrutez quelqu'un cherchez 3 qualités : l'honnêteté, l'intelligence, l'énergie. Si la première manque les deux autres vous détruiront » se plait à rappeler l’homme à qui l’on a passé la tunique de l’ange blanc. Un milliardaire honnête, dans ce cloaque de pourris ? Oui monsieur ! Un homme d’affaires, d’entreprise qui plus est, pas un spéculateur, et qui réalise du 20% l’an sans détrousser son prochain. Conseiller d’Obama et de Schwarzenegger. Généreux donateur aussi. L’anti-Madoff quoi. Une aubaine ! Avec lui Wall Street ne serait donc pas condamnée à aller dans le mur, et ça fait la une du Newyork Times : A Back to Basics Weekend With Warren Buffett que ça titre...
C’est rapport au grand show qu'il a tenu devant des milliers de petits porteurs victimes de la crise. Et le Warren, 78 ans, y était en grande forme je vous le dis, secondé par son partenaire Charlie Munger, un jeune de 85 printemps.
Retour aux basics ça veut dire retour aux choses élémentaires. Le simple bon sens au détriment de l’intelligence compliquée. « T’as un QI de 150 ? Revend 30 points à quelqu’un d’autre » lance Warren en se marrant. Les victimes, dont on a dû placer les plus esquintés aux premiers rangs comme dans un théâtre aux armées en temps de guerre, esquissent un sourire malgré leurs graves blessures au portefeuille. Et Pépère qui a senti la salle se chauffer de poursuivre en fustigeant ces trucs compliqués introduits dans la finance. « Si vous avez besoin d’un ordinateur pour calculer la valeur de ce qu’on vous propose, lâchez l’affaire ! » qu’il balance. « Tous ce fatras mathématique, ces courbes, ces modèles, c’est de la blague, de l’enfumage, enseigné aux jeunes dans les écoles parce qu’il faut bien leur apprendre quéqu’chose » Là, même les gazés de la catastrophe boursière doivent franchement se gondoler. Ca leur botte au poil ce discours aux vétérans du flouz. C’est vrai ça ! Virez-moi tous ces trous du cul de jeunes diplômés qui ont cru pouvoir apprendre à leurs pères à faire des gosses. Y nous ont juste envoyés au casse-pipe avec leurs conneries ; faut redescendre sur terre ! Pas vrai Charlie ? Voilà le message. L’ancien se les met définitivement dans la poche en jouant les modestes : « Et les gars, croyez pas, je suis comme vous. J’me suis pas couvert de gloire en 2008. » Et pour cause, même s’il lui en reste un bon paquet, avec la crise ses actifs ont baissé de moitié à Papy Monnaie. Les petits épargnants reprennent espoir. On danse mentalement devant le Buffett, le moral revient. Ouais peut-être que comme ça nos plans de retraite ne seront pas tout à fait nazes, se disent-ils. Enfin, peut-être ? Papa Warren avec ses airs de Père Noël n’a rien apporté dans sa hotte. Mais il leur a indiqué un chemin. Certains se voient déjà regagner leur maison de retraite en Floride avec le ticket de pension à jour, d’autres retrouver la pêche au gros et le golf ? Yes we can ! que ça fait dans leurs têtes.
Enfin !... Bien sûr que tout ce barnum médiatique hollywoodien, le bon, le mauvais, l’ange et le démon, ça paraît simpliste. Bernie à sans doute eu beaucoup de complices, nécessaires pour qu’une telle arnaque fonctionne sur une si longue durée. Les qui savaient, les qui ne voulaient pas savoir, et puis tous les autres, les petits suiveurs naïfs qui en perdant sont devenus des salauds de pauvres. De l'autre côté, pour gérer sa fortune, le Warren ne fait pas dans l'aussi simple qu'il veut bien le dire.
Sans doute tout cela, mais n’empêche. On ne frappe pas l’opinion avec de grandes idées pleines de complexités. C’est bon dans les romans russes ça, le soir au coin du feu. Dehors dans la vraie vie pour faire bouger les troupes faut des repères tangibles et un peu gros, suffisamment visibles par tous au premier coup d’œil : « Vu l’arbre en boule ? »
Quand on rentre des US, on se dit que c’est peut-être ce qui nous perd nous autres français cet excès de subtilité dans la pensée au détriment de l’action. La représentation collective que nous nous faisons de cette même crise semble n’être qu’une vaste interrogation politico-philosophique sans consistance concrète. Pas étonnant que ça débouche, soit sur un sentiment d’impuissance, soit sur la révolte.
Not’ télé est sans vision, les médias tiquent à représenter les choses. Nos pourris ne sont que des énarques somme toute bons pères de famille par ailleurs, et le Tapie, gentil qui plaisait tant sous Tonton, a tellement viré au nanar boiteux, la tante, qu'il en est plus présentab. Pas valab, tout en nuances tout ça tourne à vide. Yes we can ! ne veut rien dire ici. On pourrait quoi d’abord, où est le modèle ? Faut changer le système qu’on te dit ! C’est ça oui... Trop intellos, trop abstraits, nos élites manient des idées là où les ricains se forgent une représentation collective, sans doute un peu Mickey mais concrète, de l’aventure dans laquelle chacun peut jouer un rôle. Même si c’est dans Américan Gladiator ou dans The Biggest Loser, peu importe.
Yes they can !...

Extrait : rendez-vous au Liechtenstein

Publié le 09/06/2009 à 12:56 par menacesdamour
Extrait : rendez-vous au Liechtenstein

… Höller strass ? C’est ça ! Béatrice rangea son plan et s’engagea dans la grande rue piétonne, presque déserte à cette heure.
Le calme qui régnait ici la changeait de l’agitation d’une Riviera qu’elle avait quittée sans regret. A vrai dire ces endroits faits pour étaler des richesses trop rapidement acquises l’avaient toujours un peu assommée. Le bonheur de faire des envieux en exhibant son argent, c’est un truc d’ancien pauvre, pensa t-elle. Ici, c’était le cran au-dessus. On était dans l’aisance depuis longtemps et la certitude de s’y maintenir inclinait à la discrétion. Le luxe pourtant n’atteignait pas à l’élégance. Les maisons, fort anciennes, étaient restaurées avec un tel soin, avec de tels moyens, qu’elles en avaient perdu leur âme. En les rendant trop propres, trop lisses, on avait gommé ces petites imperfections qui rendent attachantes les choses les plus belles.
Ainsi la ville aurait pu ressembler totalement à l’un de ces gros bourgs suisses enrichis de longue date dans le tourisme chic, si elle n’avait eu la particularité d’être organisée en principauté indépendante. Ses lois avaient à tel point facilité le commerce de l’argent qu’il en constituait désormais l’activité principale en même temps que la principale source de richesse.
La rue qu’elle venait d’emprunter montait en pente raide ; elle s’arrêta un instant pour reprendre haleine. Levant la tête, elle distingua le point culminant de la cité. Avec sa forteresse dominatrice plantée sur un rocher, il donnait à la ville son caractère médiéval, tandis qu’en contrebas de grands buildings de verre cassaient nettement ce décor de carte postale. Mais les affaires passaient avant tout, et n’était-ce pas cette primauté-là qui ici justement rassurait ?
La jeune femme reprit son ascension jusqu’à l’adresse indiquée. L’endroit s’annonçait par une simple inscription gravée en creux sur une large vitrine de verre dépoli : Alpach bank. Onshore and offshore banking.
Elle poussa la porte vitrée. Dans le vaste hall, seul un employé trônait derrière un austère comptoir de marbre aux reflets sombres. Elle s’adressa à lui.
― Bonjour. Je suis madame Moriani, j’ai rendez-vous avec monsieur Schelberg.
― Lequel madame, Klaus ou Otto Schelberg ? demanda le guichetier dans un français plus que correct.
― Otto Schelberg.
― Patientez, je vais voir s’il est libre.
Le jeune homme décrocha le téléphone et fit attendre Béatrice quelques instants. Puis, contournant le comptoir, il lui demanda de le suivre vers un escalier en colimaçon. Au premier étage il l’invita à s’asseoir.
Lui faisant face, elle lut sur la porte fermée : Otto Schelberg. Chief account manager.
― Monsieur Schelberg est prévenu, il va vous recevoir, indiqua le jeune homme qui s’apprêtait à redescendre. Voulez-vous un café ou un thé en attendant ?
― Non, je vous remercie, répondit Béatrice…
… Elle vit soudain la porte s’ouvrir, le banquier apparut et la fit entrer dans son bureau. Sans plus attendre, elle sortit de son sac les chèques et les relevés, sagement glissés dans une enveloppe. L’homme qui semblait parfaitement au courant, prit les choses en main.
― Nous allons vous établir un pouvoir, dit-il. Aussi, vais-je vous demander de bien vouloir me présenter votre passeport s’il vous plait.
Il crut bon d’ajouter avec ce ton condescendant que se croient toujours obligés de prendre notaires et banquiers.
― Par ce document le signataire autorisé vous délègue la possibilité d’endosser des chèques établis à son ordre. Pour les déposer sur son compte, sans plus bien sûr. Vous comprenez ?
Bien sûr qu’elle comprenait, elle n’était pas demeurée. Elle se contenta pourtant d’acquiescer humblement. Le banquier lui fit ensuite endosser les chèques et viser un bordereau de remise.
Tandis qu'il vérifiait la conformité des signatures, elle l’observa : il était plutôt bel homme. Grand, la cinquantaine, le visage mince et les yeux bleus. Il portait les vêtements traditionnels de sa profession : costume gris, chemise blanche à rayures allumettes bleues et cravate club en soie. Mais au delà de sa mise impeccable, c’était surtout ses cheveux blonds, couchés en arrière comme des blés sous une pluie d’orage, qui attiraient l’œil. Lorsque tout fut terminé, il la raccompagna jusqu’à la porte et la salua respectueusement, sans autre commentaire.
Dehors midi sonnait à la grosse horloge, tout en haut de la ville. Faute de mieux, Béatrice décida de regagner son hôtel. Elle restait estomaquée par la facilité avec laquelle Schelberg venait d’encaisser tout cet argent : un million de dollars ! « Chère madame, nous allons vous établir un pouvoir ! » Et hop ! « Signez là », et au revoir. Ce pouvait-il que ni lui, ni personne dans cette banque si propre, si calme, n’ait le moindre soupçon sur l’origine de cet argent ? Allons donc, c’était impossible. Toute cette liturgie juridique, ces simagrées de procédures, n’avaient qu’un but : absoudre de sa complicité l’honorable banque et avec elle, tout le système. Elle comprit que le véritable blanchiment résidait là. Il devait être autant moral que financier, et cet aspect la bluffait plus encore que la machinerie d’argent qui le sous-tendait…

... Dans l’après-midi elle se mit en recherche de l’autre banque, celle où l’attendait la somme promise, et maintenant convoitée. Le plan de la ville était simple et elle trouva aisément. L’établissement était cette fois situé en contrebas, dans l’un de ces immeubles de verre qui lui paraissaient si inconvenants quelques heures plus tôt. Elle entra dans le hall et parcourut la liste des sociétés, affichée devant les ascenseurs. Elle y trouva rapidement ce qu’elle cherchait : Oberer bank. Banking facilities. Asset protection - 2nd floor. Malgré la fatigue, elle grimpa l’escalier quatre à quatre. A l’accueil elle expliqua, passeport en main, le motif de sa venue. L’employé consulta la pièce d’identité, puis l’écran de son ordinateur. Elle le vit hésiter un instant, puis froncer carrément les sourcils. Il finit par décrocher son téléphone et parlementa longuement, avec un supérieur semblait-il. Il s’exprimait en allemand et Béatrice ne comprenait pas, mais quelque chose visiblement n’allait pas. Au fil des secondes, elle perdit de sa belle assurance. Pour finir, le guichetier lui demanda de le suivre jusque dans un bureau où une femme l’attendait.
― Bonjour madame Moriani, dit la dame un peu gênée, vous veniez retirer des fonds ?
― Oui, c’est cela, confirma Béatrice qui voulait encore y croire.
― Je regrette, mais nous n’avons rien pour vous.
Elle était mal. Les salauds ! Les salauds, ils n’avaient pas fait ça ? L’employée, la voyant ainsi troublée, lui demanda si tout allait bien, puis expliqua la situation.
― Nous venons effectivement de recevoir un fax nous avisant d’un accréditif de soixante quinze mille dollars à votre ordre. Mais nous sommes vendredi et les fonds ne nous parviendront maintenant que lundi matin.
Béatrice balançait entre soulagement et contrariété.
― C’est que je dois repartir ce soir, lâcha t-elle en se pinçant les lèvres.
― Je comprends dit la femme très courtoisement. Je vais voir avec la direction ce qu’il est possible de faire. Mais je vous en prie, asseyez-vous.
Après quelques minutes la préposée revint.
― Je suis désolée, souffla t-elle. Nous ne pouvons pas décaisser les fonds avant de les avoir reçus.
Béatrice protesta. C’était impossible, elle devait absolument repartir le soir même.
La femme alors lui proposa d’ouvrir un compte.
― Dans ce cas je suis autorisée à vous avancer jusqu’à huit mille dollars. Elle avait dit cela d’un ton neutre et sans empressement, excluant toute intention de démarchage commercial. D’ailleurs, dès le lundi, Béatrice pourrait à distance, donner l’ordre de transférer la totalité restante, là où elle le souhaitait.
Elle était terriblement contrariée, mais cette femme paraissait si digne de confiance qu’elle se laissa aller.
― Et bien c’est d’accord, répondit-elle. Entendu ! Faisons cela.
Alors la mécanique bien huilée aussitôt se remit en marche.
― Puis-je avoir votre passeport s’il vous plait Madame.
Béatrice se prêta de bonne grâce aux formalités d’ouverture du compte. Au sourire complice et chaleureux que lui renvoyait maintenant la personne, elle comprit qu’elle était désormais une cliente, la partenaire d’un noble établissement dans lequel tout était possible, et où rien de ce qui pouvait lui rendre service ne lui serait désormais refusé. Elle prit congé, puis se dirigea vers la caisse pour retirer son argent. Au passage, elle prit machinalement sur un présentoir une petite brochure intitulée : Going offshore simple and easy with Oberer bank...

A mort Madoff, vive Buffet ! ...

Publié le 29/06/2009 à 08:51 par menacesdamour
A mort Madoff, vive Buffet ! ...

Bernard L. Madoff a été arrêté par le FBI le 11 décembre 2008 après avoir révélé aux autorités le caractère frauduleux de ses activités financières. Il apparait alors que 65 milliards de dollars apportés par des clients à sa société de placements n’ont jamais été investis. La manip consistait à rémunérer ces capitaux en puisant dans les fonds nouvellement déposés.
Dans son principe l’arnaque est assez banale, maintes fois utilisée. Ce qui l’est moins c’est le gigantesque processus de développement par lequel Madoff a réussi à imposer son business pendant 48 ans, commencé, dit-on, avec une mise de 5 000 dollars !
Au début il y va mollo. Pas de promesses délirantes, des rendements un peu au dessus de la moyenne tout de même. Il commence par démarcher au sein la communauté juive à laquelle il appartient. On est entre soi : « Aie confiance !" Ca marche. Ca marche de plus en plus même. Madoff à donf ! T'as tout qui monte, les clients, les sommes investies, les rendements ; jusqu’à ce que Bernie devienne un des principaux opérateurs du marché.
S’il reste extrêmement discret sur ses méthodes, l’homme, lui, se hisse sans réserve au rang des notables de Wall Street : président de l’association des sociétés de bourse, puis président du Nasdaq.
Fin des années 90 des gens s’alarment pourtant : « Quand même, toutes ces performances qui montent au ciel ?... » Mais personne n’écoute ces mécréants. Au paradis du pèse Madoff n’est-il pas devenu Dieu ? Même la SEC (Security and Exchange Commission) n’y croit pas et laisse tomber. « Va en paix ! Bernie te bénie. » Et ça continue… Jusqu’au crac de 2008. Là, tout le monde veut récupérer son pognon, tout son pognon ! Bernie alors jette l’éponge. Mais Bernie ne nie pas, que nénni. Bernie les a bernés. Tous !
Il plaide coupable ; on l'embastille.
Dans des révélations étalées à longueur d’interviews à la télé, et reprises dans un bouquin intitulé Vanity Fair Madame Eleanor Squalleri, ex secrétaire de Madoff, en a rajouté une couche. Bien qu’il ait toujours été correct professionnellement avec elle, elle a bien voulu coopérer avec le FBI dans la recherche de la vérité sur ses affaires.
Parce que Bernie protège ses complices le bougre ! Elle en est persuadée. Ah putain ! Association de malfaiteurs ? C’est sûr ça, beaucoup en ont croqué et étaient de mèche. Et il les protège façon mafia. Ah, l’enflure, le salaud ! Tu vas te mettre à table ordure ! Nous donner des noms hein ?
Mais c’est pas tout, Eleanor se doit de révéler autre chose : oui Madoff dépensait sans compter, en plus il aimait les gonzesses que s’en était gênant. Et il allait aux putes ! Sa femme en était malheureuse, vous savez… Oh non ! Là on se pousse du coude, on se met la main devant les yeux. Ah l’infâme ! L’abject individu. Pourriture, ignoble vicelard... Rien qu’à voir sa sale tronche de taulard désormais, on voit bien que c’est vrai. Ouais, bon...
Vous me direz, ça rassure cette ignominie incarnée. Malin le chien ! On peut désormais mettre un visage sur la crise financière, en avoir une image concrète, fixer sa haine sur quelqu’un… Ouais c'est ça, à mort Madoff, à mort ! hurle la populace. 150 ans de prison qu’il a droit ? C’est pas assez ! On devrait inventer la zonzon pour l’éternité avec des monstres pareils...
Bon bin, on tient le méchant. Mais où qu'il est le gentil qui va sortir la finance de cette merde ?
Et là bingo ! Mais oui, mais c’est bien sûr : Warren Buffett. Le plus riche derrière Bill Gates. Fortune évaluée à 37 milliards de dollars. Sa légende est déjà en librairie sous le titre The Snowball: Warren Buffett and the Business of Life, écrite par Alice Schroeder en septembre 2008 « Lorsque vous recrutez quelqu'un cherchez 3 qualités : l'honnêteté, l'intelligence, l'énergie. Si la première manque les deux autres vous détruiront » se plait à rappeler l’homme à qui l’on a passé la tunique de l’ange blanc. Un milliardaire honnête, dans ce cloaque de pourris ? Oui monsieur ! Un homme d’affaires, d’entreprise qui plus est, pas un spéculateur, et qui réalise du 20% l’an sans détrousser son prochain. Conseiller d’Obama et de Schwarzenegger. Généreux donateur aussi. L’anti-Madoff quoi. Une aubaine ! Avec lui Wall Street ne serait donc pas condamnée à aller dans le mur, et ça a fait la une du Newyork Times : A Back to Basics Weekend With Warren Buffett que ça titrait, rapport au grand show tenu en mai dernier devant des milliers de petits porteurs victimes de la crise. Et le Warren, 78 ans, y était en grande forme je vous le dis, secondé par son partenaire Charlie Munger, un jeune de 85 printemps.
Retour aux basics ça veut dire retour aux choses élémentaires. Le simple bon sens au détriment de l’intelligence compliquée. « T’as un QI de 150 ? Revend 30 points à quelqu’un d’autre » lance Warren en se marrant. Les victimes, dont on a dû placer les plus esquintés aux premiers rangs comme dans un théâtre aux armées en temps de guerre, esquissent un sourire malgré leurs graves blessures au portefeuille. Et Pépère qui a senti la salle se chauffer de poursuivre en fustigeant ces trucs compliqués introduits dans la finance. « Si vous avez besoin d’un ordinateur pour calculer la valeur de ce qu’on vous propose, lâchez l’affaire ! » qu’il balance. « Tous ce fatras mathématique, ces courbes, ces modèles, c’est de la blague, de l’enfumage, enseigné aux jeunes dans les écoles parce qu’il faut bien leur apprendre quéqu’chose » Là, même les gazés de la catastrophe boursière doivent franchement se gondoler. Ca leur botte au poil ce discours aux vétérans du flouz. Virez-moi tous ces trous du cul de jeunes diplômés qui ont cru pouvoir apprendre à leurs pères à faire des gosses. Y nous ont juste envoyés au casse-pipe avec leurs conneries ; faut redescendre sur terre ! Pas vrai Charlie ? Voilà le message. L’ancien se les met définitivement dans la poche en jouant les modestes : « Et les gars, croyez pas, je suis comme vous. J’me suis pas couvert de gloire en 2008. » Et pour cause, même s’il lui en reste un bon paquet, avec la crise ses actifs ont baissé de moitié à Papy Monnaie. Les petits épargnants reprennent espoir. On danse mentalement devant le Buffett, le moral revient. Ouais peut-être que comme ça nos plans de retraite ne seront pas tout à fait nazes, se disent-ils. Enfin, peut-être ? Papa Warren avec ses airs de Père Noël n’a rien apporté dans sa hotte. Mais il leur a indiqué un chemin. Certains se voient déjà regagner leur maison de retraite en Floride avec le ticket de pension à jour, d’autres retrouver la pêche au gros et le golf ? Yes we can ! que ça fait dans leurs têtes.
Enfin !...
Bien sûr que tout ce barnum hollywoodien, le bon, le mauvais, l’ange et le démon, ça paraît simpliste. Bernie a sans doute eu beaucoup de complices, nécessaires pour qu’une telle arnaque fonctionne sur une si longue durée. Les qui savaient, les qui ne voulaient pas savoir, et puis tous les autres, les petits suiveurs naïfs qui en perdant sont devenus des salauds de pauvres. De l'autre côté, pour gérer sa fortune, le Warren ne fait pas dans l'aussi simple qu'il veut bien le dire.
Pourtant la crise ramenée ainsi médiatiquement à deux acteurs mis sur le devant de la scène permet de canaliser l'opinion, pendant que d'autres quittent le théatre d'ombre par la coulisse.
C’est vrai ça : à mort Madoff, vive Buffet qu’on vous dit…

L'arrivée tardive du commissaire Vallon (suite)

Publié le 05/09/2009 à 10:28 par menacesdamour
 L'arrivée tardive du commissaire Vallon (suite)

" J’en viens aux faits, dit-il. Le ministre nous confie un dossier qui relève du domaine présidentiel et je ne vois que vous Vallon, pour s’y attaquer. Je me fiche de savoir ce qui ne tourne pas rond chez vous depuis quelque temps. Parce que, je vous le dis, vous allez vous ressaisir et mettre le paquet sur cette affaire. Vous restez attaché au pôle financier de la PJ, mais pour vous permettre de vous atteler pleinement à votre nouvelle mission, je vous décharge provisoirement de vos fonctions de responsable de la section Blanchiment. Vous reporterez directement auprès de mon cabinet, sous couvert de Georges. J’en informe dès aujourd’hui tous les patrons de cette maison, en leur demandant de vous appuyer totalement dans vos démarches. Des questions Vallon ? "
Sans attendre de réponse, le directeur enchaîna : " Malgré les apparences, je sais pouvoir compter sur vous. Je laisse le soin à Georges de vous expliquer de quoi il s’agit. "
Gorski s’était levé, Vallon comprit que l’entretien était terminé. Il se leva donc à son tour pour prendre congé.
" Mes respects Monsieur le directeur. "
Chose qu’il était réputé ne jamais faire, le boss alors, lui tendit la main.
" Bonne chance mon cher, je compte réellement sur vous. "
Le commissaire comprit qu’il devait voir dans ce geste magnanime comme une absolution conditionnelle. Quelle pénitence lui avait-on réservée ? Car le sous-dir, à n’en pas douter, avait déjà en poche l’ordre de mission qu’ils lui avaient si bien concocté. Vallon hocha la tête à l’adresse de Barnabé et pivota sur ses talons en direction de la sortie.
Sa fille refusait de le voir et Nadine était aux abonnés absents depuis plus d’une semaine. Tout allait bien... Si, si ! ...

... Vallon accrocha son imper au clou et s’assit à son bureau. Depuis leur séparation, c’était la première fois qu’il revoyait Nadine et une fois encore il ne put s’empêcher de se repasser le film de leur rencontre. Tout avait bien commencé. Elle avait fait irruption dans ce resto du 9° arrondissement où ils s’étaient donné rendez-vous, fraîche et dispose. Il l’avait trouvée belle. Son corsage blanc faisait ressortir son teint encore hâlé et elle portait en sautoir ce collier de corail qu’ils avaient acheté un jour en Grèce. Son boulot avait l’air de bien marcher. Bref, après s’être longtemps battue pour sauver leur couple, elle semblait être passée à autre chose.
Au début du repas, ils en étaient soigneusement restés aux problèmes matériels, comme la scolarité des enfants ou l’organisation pour les vacances. Si bien qu’arrivés au dessert ― qu’ils avaient partagé à deux comme autrefois ― ils avaient pu régler sans heurts bon nombre de questions. Lorsqu’un bruit de verre cassé s’était fait entendre à l’autre bout de la salle, ils avaient même sourit d’un air complice. Léonard avait alors pensé qu’elle était maintenant capable de surmonter le passé récent. Certes, elle vivrait désormais sa propre existence, mais elle resterait proche de lui, il l’avait bien senti. Cela l’avait rassuré et un petit coin de ciel bleu alors lui était apparu...
Bon allez ! Maintenant au boulot, se dit-il. Sans trop savoir ce qu’il faisait, il rassembla ses notes. C’est alors qu’il sursauta : " Ca va Vallon, vous avancez ? "
C’était Georges Barnabé. Oh non ! Pas lui, pas maintenant, pensa Léonard. Il resta silencieux, tête baissée, l’air affairé.
La manœuvre concoctée par Gorski avait produit ses effets. Jacques Drouard, son patron direct, ne se montrait plus tandis que Barnabé lui, était omniprésent. Ce nouveau mode de relation en direct avec le sous-dir gênait terriblement Vallon. D’autant que la mission qu’on lui avait confiée, hors cadre, était complexe. Elle concernait la lutte contre les organisations criminelles en provenance de l’ex Yougoslavie.
L’anarchie qui avait suivi l’effondrement du régime communiste puis ensuite la guerre, avaient permis à ces organisations de prospérer à un point tel que les Européens y voyaient un obstacle à la démocratisation des états nouvellement créés. Tandis que la Slovénie plutôt bonne élève, intégrait l’Union européenne, la Serbie, et dans une certaine mesure la Croatie, étaient montrées du doigt. En tant que président de l’Union, le président de la république devait se rendre prochainement à Zagreb où des accords de coopération allaient se nouer, notamment dans le domaine de la lutte contre la criminalité organisée.
Face à son collègue des affaires étrangères, le ministre de l’intérieur souhaitait prendre le contrôle de ce dossier en particulier, et pour ça il comptait démontrer que sa police en avait la capacité. Vallon, comme le lui avait dévoilé Barnabé, était sensé jouer là-dedans le rôle de l’expert providentiel. Il devait dresser un état des lieux précis sur le sujet, et en même temps organiser quelques coups de filets exemplaires, histoire de préparer le terrain pour les médias.
" Alors ! insista Barnabé. Vos conclusions ? "
Ayant plus ou moins classé ses papiers, Léonard daigna lever la tête.
" Vous lirez mon rapport Monsieur. Mais je vous préviens, c’est compliqué... "
Vallon savait que sa réponse irriterait. Ecarquillant les yeux, le sous-directeur des affaires économiques et financières de la PJ s’avança.
" Qu’est-ce qui est compliqué ?
― Tout, dit Léonard, les maffias, les Balkans...
― Qu’est-ce que vous me chantez ? Une maffia, c’est une maffia !
― Pas tout à fait, Monsieur. "
Là, le sous-dir vint carrément s’asseoir à califourchon en face de Léonard et lâcha d’un air soupçonneux : " Comprends pas ! "
Vallon était accablé à l’idée de devoir expliquer par oral ce qu’il avait mis plusieurs jours à consigner par écrit. Mais l’autre semblait y tenir. Alors il expliqua d’un ton las comment les maffias dont il s’agissait ne s’étaient pas organisées classiquement, de façon occulte et en marge de la société. Au contraire, durant les années récentes de guerre et dans une confusion étatique la plus totale, elles s’étaient développées au grand jour.
― De larges cercles de criminalité se sont d’abord formés au sommet même des Etats, souligna celui qui désormais en connaissait un bout sur la question.
" Boh, boh, boh ! fit Barnabé, la bouche en rond. Vous n’allez pas nous resservir le coup des nomenklatures et tout le toutim. Comme si la criminalité yougoslave avait attendu ça pour exister ?
― Bien sûr que non, protesta Léonard. Les maffias de la rue, celles des bordels sévissent depuis toujours. Le régime de Tito s’en servait déjà comme relais de sa police secrète. Mais le chaos qui règne depuis la chute du communisme a favorisé à grande échelle la collusion entre le criminel et le politique.
― Oh là ! Le politique ? Terrain miné Vallon. Attention où vous mettez les pieds, hein ! "
Voyant la surprise du commissaire, Barnabé partit d’un gros rire gras qui tourna mal. Vallon l’abandonna alors à sa quinte de toux. A ce moment précis il aurait voulu pouvoir être le boss et virer ce catarrheux de son bureau séance tenante : « Bien ! Bonne chance Georges, vous pouvez disposer. Je passerai vous voir à l’hôpital... »
Mais tandis que l’autre crachait ses poumons, de nouveau l’image de Nadine l’accapara et le film dans sa tête reprit.
Arrivé au café, les perspectives s’étaient assombries. Elle l’avait averti : elle ne voulait pas rester toute seule dans cette grande maison, il fallait la vendre, au plus vite. Le vent avait viré au froid, gelant du même coup les belles apparences d’entente cordiale. La complexe machinerie des désespoirs et des rancœurs mutuelles s’était de nouveau mise en marche, dressant entre eux un mur d’incompréhension, intact comme au lendemain de leur séparation. Les visages s’étaient alors tordus et au bord de la colère, des larmes étaient apparues. N’y tenant plus Léonard s’était levé et avait quitté la table. Son déjeuner avec Nadine avait été un fiasco.
Barnabé, dans un dernier spasme venait de s’éclaircir les bronches. L’œil encore humide, il attaqua de nouveau :
" Vous m’entendez Vallon !... Faites gaffe où vous mettez les pieds.
― Mais oui, tout à fait ! ", lança d’abord vaguement Léonard.
Puis finissant par atterrir, il précisa : " Non mais en fait, concernant Zagreb, vous verrez dans mon rapport, pas de problème. "
Vallon, cette fois était à son affaire. Il cita de larges passages de son travail. Politiquement la situation s’était assainie en Croatie depuis les récentes élections. C’était pour cela que l’Union européenne acceptait de tendre la main à ce pays. La seule chose était qu’en dessous, la criminalité continuait de plus belle, mais de façon diffuse désormais.
" Difficile de trouver par quel bout l’approcher, conclut le commissaire. A mon avis si on veut aller vite et remonter aux sources, il vaut mieux s’intéresser à l’argent du crime plutôt qu’au crime lui-même. "
Il découvrit alors que Gorski avait déjà anticipé cette conclusion en lui confiant le job.
" N’êtes-vous pas le spécialiste anti-blanchiment dans cette maison ? ", ironisa Barnabé.
Mais il insista surtout sur le second point de la mission. Le ministre voulait aussi que s’engagent et aboutissent quelques actions bien spectaculaires. A ce sujet, il demanda : " Vous en êtes où concrètement ?
― Et bien, répondit Léonard, avec l’aide de Bastin je poursuis notre pêche aux affaires auprès de différents services. "
Barnabé voulu savoir lesquels. Ils étaient si nombreux que Léonard dut compter sur ses doigts. Rien qu’au sein de la PJ il avait contacté le Proxénétisme, les Atteintes aux biens, le Trafic d’armes, les Stups, les Relations Internationales... Mais il s’était également mis en rapport avec les Renseignements Généraux, et la DST...
Le sous-dir voulu savoir si tout le monde coopérait.
" Plus ou moins, répondit Vallon.
― Comment ça plus ou moins ! s’irrita l’autre. Mais c’est une priorité personnelle du ministre !
― Non mais ça va aller, ne vous inquiétez pas, Monsieur..."
En réalité Vallon savait parfaitement que les patrons de services qu’il avait rencontré se foutaient pas mal de sa priorité personnelle du ministre. Ils avaient les leurs de priorités, poussés tout autant par le même ministre qui leur demandait à eux aussi des résultats. Aussi avait-il décidé de la jouer autrement qu’au forcing. Durant plusieurs semaines, comme il venait de le dire, il avait rencontré pas mal de monde ici et là. Au début il avait surtout écouté, passé son temps à rendre des services, à droite à gauche, faisant en sorte par exemple que des informations s’échangent entre des bureaux qui d’ordinaire ne se parlaient pas.
Amadoués par tant d’attentions, beaucoup avaient fini par accepter en retour de coopérer avec lui. C’était ainsi que dans la plupart des structures, on avait ouvert et passé les dossiers au peigne fin, que de toutes parts les indics avaient été virilement sollicités. Mais le problème était qu’en dépit de toutes ces bonnes volontés, personne n’avait rien trouvé. A l’inverse de ce qui se passait en Allemagne, en Italie ou bien encore en Amérique, la France n’était pas un pays qu’affectionnaient les malfrats des Balkans.
Devant ce tableau, Barnabé s’échauffa de nouveau.
" Ah ! Et vous imaginez le directeur central de la PJ dire au préfet et au ministre de passer la main aux Allemands ou aux italiens ? Non, alors écoutez-moi ! Vous avez rédigé un super rapport, j’en suis certain. Débrouillez-vous maintenant pour l’agrémenter de quelques arrestations. Hein ! Des serbo-croates, des albanais ou autre, qui ne sont pas tout à fait en règle avec la justice, ça doit bien se trouver tout de même ! Et surtout arrangez-vous pour les mettre au trou en présence des journalistes. C’est clair ?
― Bien clair. Ne vous en faites pas Monsieur, temporisa Vallon. On va bien trouver quelque chose.
― Alors faites vite. Il me tarde de vous voir passer la main à propos de ce dossier et de vous remettre au boulot à la tête de votre section. A plus tard Vallon.
― A plus tard monsieur."
Tout va bien pensa Léonard. Non franchement, tout va bien ! ...

... Les deux mains enfoncées dans les poches, Léonard Vallon traversa le Pont Neuf. Plongeant droit vers la rue Dauphine, il se demanda quel démon le poussait toujours à agir contre les choses quand il suffisait de se laisser porter par elles. Il admirait ceux qui comme Caplan ou mieux encore comme Gorski, savaient prendre le vent et girouetter à bon escient. Mais lui non ! Son rapport sur les organisations criminelles yougoslaves en était la preuve, dès qu’il fallait manœuvrer, il n’était plus à la hauteur.
Ainsi le directeur central l’avait d’abord félicité pour la qualité de son travail. « Remarqué en haut lieu » avait-il lancé en caressant le document du bout des doigts comme s’il s’était agit d’une œuvre rare. « Le chef de cabinet du ministre a beaucoup apprécié la dimension européenne que vous avez su donner à votre topo… »
Il est vrai que Léonard avait noué moult contacts avec l’Interpol ainsi qu’avec d’autres polices d’Europe pour arriver à un tel résultat et que cela représentait un gros boulot. Mais le commissaire avait immédiatement compris que des louanges aussi ouvertement exprimées de la part du grand patron présageaient des reproches plus insidieux. Et cela n’avait pas manqué. Il s’entendit dire que le service communication du ministre avait, lui, jugé le document inutile, car inexploitable. Pour accrocher les médias l’attachée de presse réclamait des faits, un scoop, pas un rapport technique ennuyeux. Et Vallon de lui même en avait tiré la conclusion : quand seul l’accessoire importait il avait commis l’erreur de s’attacher à l’essentiel. Mauvaise pioche ! Aussi s’il ne voulait pas décevoir une fois encore, au lieu de se montrer pertinent en matière de criminalité organisée, il lui fallait dare-dare dégoter une affaire, même mineure, propre à "frapper l’opinion".
Questionnant chaque matin tous les services de police en compagnie de son fidèle Bastin, il avait donc de nouveau repassé la France des crimes et délits en revue serrée. Mais toujours rien ! Pas le moindre détail qui aurait permis de faire le lien entre un fait divers et les mafias yougoslaves.
Les jours passant, Gorski lui mettait de plus en plus la pression et Léonard sentait qu’il allait craquer.
« Qu’ils aillent se faire foutre » avait-il fini par lâcher à son adjoint en cette fin d’après-midi. « Je vais prendre l’air et je n’ai pas l’intention de reparaître au bureau avant un moment... »
Arrivé Place de Buci, Vallon bifurqua vers la droite en direction de St Germain-des-Près. Il y avait fort longtemps qu’il n’était pas venu dans ce quartier précisément. Il fut surpris : à l’évidence les petites boutiques dont il avait souvenance avaient toutes disparues. Elles avaient fait place à des enseignes aux concepts sophistiqués dont le chaland désormais raffolait. Ainsi au Fournil de Paul, le voyait-on faire la queue pour choisir un pain chic parmi vingt sortes au moins. Itou dans le magasin d’à côté pour le café et puis plus loin encore pour le thé, pour le chocolat, l’huile, la moutarde, le miel… Saveurs, typicité, terroirs, tout était désormais affaire de spécialistes. Le marketing du luxe s’était emparé dans le quartier de la bouffe la plus ordinaire, hissant le moindre article d’épicerie à un degré de complexité qui n’avait d’égal que son prix. Tout cela était proprement formidable !
Mais c’était le petit commerce du livre qui semblait avoir le plus pâti de ces envahissantes subtilités. Seule exception à leur totale éradication du coin, une petite librairie que Léonard reconnu. Blottie entre deux terrasses de cafés, elle était tellement mal placée que cela l’avait sauvée des prédateurs. Par crainte d’y rencontrer la misère, il n’osa pas cependant s’y hasarder et se contenta de jeter un œil à la devanture étriquée.
Cela lui fit songer que vingt ans plus tôt il avait eu vingt ans par ici. Et bon sang ! Ce que les choses avaient changé. Du moins le pensait-il. En ce temps-là, ses professeurs, comme ses parents caressaient pour lui l’idée d’un bel avenir. Et ils n’avaient pas tort, car quelques années plus tard, après de brillantes études de droit et de finance, une carrière d’avocat d’affaires s’était ouverte à lui. Le cabinet réputé où il avait fait son stage n’avait pas tardé à embaucher le jeune homme. Premiers salaires, premiers crédits, voiture de sport, costumes griffés, belles gonzesses. Son père, modeste artisan, était fier d’avoir comme fils un premier de la classe qui entrait ainsi dans la vie par la grande porte. Et lui Leonard, était quelque part fier que son père soit fier de lui. Tout allait de soi, lisse et sans ombre.
Le cours des choses avait tourné un an plus tard, à la mort inattendue de sa mère. Le doute s’était alors précocement emparé de lui. Subitement il ne s’était plus reconnu dans l’homme qu’il s’apprêtait à devenir. Il avait laissé tomber la basoche pour passer le concours d’entrée dans la police.
Là, toujours aussi brillamment noté, il avait choisi à la sortie de l’école d’intégrer le pôle financier. Bien ! Mais tout de même, quelle drôle d’idée ! Pourquoi diable la police ? Combien de fois n’avait-il pas entendu cette question. Il répondait qu’il ne savait pas. Peut-être était-ce parce que dans ce métier on ne se faisait aucune illusion, ni sur soi, ni sur son avenir, ni sur celui des autres et que cela lui convenait finalement mieux qu’une quête constante de la réussite à tout crin. Enfin çà s’était fait comme ça. Il ne regrettait rien, même si son père lui avait longtemps dit : « j’te comprends pas Léonard ! » Mais bon, lui non plus ne se comprenait pas toujours…
Sortant de sa rêverie, il évita l’image de lui-même que lui renvoyait la vitrine du libraire en fixant ses souliers. Le goût des belles chaussures et des costumes bien coupés était la seule chose qui lui restait de sa brillante jeunesse. Quoique !…
Il tentait de faire le vide dans sa tête quand soudain son téléphone vibra. Il l’extirpa de sa poche et se le coinça sur l’oreille en inclinant brusquement la tête à la manière de David Niven dans Le cerveau.
" Allo oui, gémit-il d’un ton légèrement excédé.
― Léonard ? C’est Bastin.
― Oui ! Je t’écoute.
― On tient peut-être une piste. McCoye, tu connais ?
― De nom…
― Il dirige le groupe quatre à la Crim. On vient de leur refiler un cadavre, retrouvé le crâne ouvert dans une cour d’immeuble du 9° arrondissement. Pas de papiers, rien. "
Bastin expliqua qu’après recherches, le mort venait d’être identifié… connu, … Léonard n’arrivait pas vraiment à accrocher. Il s’était arrêté et de nouveau fixait ses chaussures.
" Oh ! Léonard t’es là ? aboya l’autre. Le mec s’appelait Herzog, ou un truc comme ça. C’est yougo comme nom y paraît ! Tu m’entends ?
― Gueule pas comme ça ! Oui je t’entends rétorqua Vallon. Mais,… c’est ça que t’appelles une piste ?
― Tu m’as écouté ou quoi ? Je viens de te dire, reprit Bastin en hachant ses mots, que ce type est entré en France l’an dernier avec de faux papiers et qu’il a été repéré comme appartenant au grand banditisme. Il a filé entre les mains de la police en blessant un inspecteur. Et on vient de le retrouvé, trucidé dans une arrière cour… "
Vallon se redressa soudain et sortit de sa torpeur.
" OK, je rentre au trente six. Et je veux voir McCoye dans une demi heure, débrouille-toi pour qu’il soit là. Recherche aussi les collègues qui ont tenté de serrer le mec à l’époque. Je veux les entendre aussi. Il n’empêche, je te rappelle qu’on n’a pas trace de la moindre affaire yougoslave sur le territoire. Ce type était seul ?
― Quand on a tenté de l’appréhender il y a un an, il était avec une femme... "