Ils m'ont inspiré : Gustave Flaubert
Posté le 18.12.2007 par menacesdamour

Donner à voir…
Ouais je sais ! ça fait convenu de citer Flaubert comme auteur qui vous inspire, mais bon c’est comme ça.
C’est précisément parce qu’il était au programme de mon bac, que je me suis retrouvé à 18 ans, diplôme en poche, sans en avoir jamais lu un traitre mot. Pourtant une scolarité imbécile m’avait si bien appris à gloser sur ce que je ne connaissais pas, que je m’en étais tiré à l’oral avec les honneurs ; j’avais ainsi, on le comprendra, une dette envers Flaubert.
Dette dont je ne m’acquittai que dix ans plus tard, lorsque pour l’amour d’une femme lettrée je décidai pauvre matheux de me mettre à niveau, et donc un peu à la lecture. Et ce fût L’éducation… comme on dit.
Comment moi, qui avait eu vingt ans en 1968, n’aurais-je pas été séduit par cette chronique de la révolution de 1848 qu’est L’éducation sentimentale ? Par cette histoire totalement ancrée dans son siècle et en même temps si universelle de la jeunesse qui passe. D’un Frédéric tiraillé entre engagement et passivité, pour qui le souvenir du grand amour s’estompe en vieillissant, à l’évocation du petit bordel fréquenté entre camarades de lycée.
Oui, je l’ai été, séduit. A tel point que je relis depuis, tous les dix ans environ, ma veille édition de poche datée je crois de 1965…
J’ai lu plus tard Madame Bovary (qui m’accompagne aujourd’hui pour d’autres raisons dans l’écriture de mon second bouquin), pas trop Bouvard et Pécuchet, ni Salammbô, mais une partie de la correspondance du maître, oui ; la biographie de Maurice Nadeau aussi, et le Flaubert’s parrot de Julian Barnes « a massive lumber room of detail about the great man » comme l’annonce la 4° de couv des éditions Picador.
Quand même, c’est toujours vers L’éducation que je reviens.
Mais si je mentionne ici Flaubert, c’est surtout parce qu’il est avant tout pour moi celui qui donne à voir, à entendre, à humer même ; et que quand on se pique de raconter des histoires en « se faisant des films dans sa tête », c’est un modèle du genre. Tu piges ?
Préfaçant une édition de L’éducation sentimentale, Proust dit de lui : « Le rendu de sa vision, sans dans l’intervalle, un mot d’esprit ou un trait de sensibilité, voilà en effet ce qui importe de plus en plus à Flaubert,… »
Oui le Gustave, tu lis dix lignes et c’est déjà du home cinéma grand écran, rien que pour toi, là dans ton plumard. Et ça j’aime !
Tiens, par exemple. Premières pages de L’éducation :
« Des gens arrivaient hors d’haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linges gênaient la circulation ; des matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s’absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui s’échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d’une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l’avant, tintait sans discontinuer.
Enfin le navire partit, et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d’usines, filèrent comme deux larges rubans que l’on déroule. »
Re-exemple. Correspondance, Le voyage d’orient. Lettre à Louis Bouilhet, le 13 mars 1850.
« …J’ai fait à Keneh quelque chose de convenable, et qui, je l’espère, obtiendra ton approbation : nous avions mis pied à terre pour faire quelques provisions et nous marchions tranquillement dans les bazars, le nez en l’air, respirant l’odeur de santal qui circulait autour de nous, quand au détour d’une rue, voilà tout à coup que nous tombons dans le quartier des garces… les négresses avaient des robes bleu ciel, d’autres étaient en jaune, en blanc, en rouge – larges vêtements qui flottent au vent chaud. Des senteurs d’épices avec tout cela ; et sur leurs gorges découvertes de longs colliers de piastres d’or, qui font que, lorsqu’elles se remuent, ça claque comme des charrettes. Elles vous appellent avec des voix traînantes : « Cawadja, Cawadja » ;…
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