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menacesdamour Description du blog :
Etrange histoire que celle d'un auteur de premier roman manipulé par ses personnages... Catégorie : Blog Livre Date de création :
18.10.2007 Dernière mise à jour :
08.06.2008
Rappelons simplement que de père suisse et de mère écossaise, citoyen cosmopolite, Blaise Cendrars s’est engagé en 1914 dans la Légion pour combattre au côté des français. Il en reviendra manchot, d’ou le titre de l'un de ses livres : La main coupée.
Avant de dire pourquoi Cendrars a ici sa place, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager un court passage de son livre qui fera comprendre pourquoi j’aime cet écrivain en général et son rapport avec une écriture puisée aux sources de la vie.
(Extrait de La main coupée)
« … On sait les horreurs que les hommes peuvent se raconter sur les femmes quand ils sont seuls, entre soi ; on s’imagine donc les saloperies qu’une escouade de légionnaires surexcités et aux trois quarts ronds arrivaient à dégoiser dans ce débat qui prenait l’allure enragée d’un concours du plus beau mensonge, de la plus satanique exagération, du comble le plus frénétique où chacun cherchait à damer le pion au voisin ; puis l’on glissait aux confidences scabreuses et aux expériences érotiques ; tout cela raconté dans les termes les plus crus du langage le plus vert et le vocabulaire si extraordinairement riche d’images, de trouvailles, d’invention (et de précision anatomique) qui coule de source de la bouche des Parigots. J’étais aux anges d’entendre tout cela et je chérissais déjà mes camarades rien que pour leur parler. Quelle poésie dans la bouche du peuple, cette frangine des faubourgs !… »
Dans ce livre Cendrars évoque ses camarades de combat à qui il rend hommage en une longue galerie de portraits. Espagnols, Tchèques, Suisses allemands, Serbes, Croates et d’autres encore, ils sont tous comme l’auteur engagés volontaires. Et leur héroïsme prend une dimension particulière en ce sens qu’ils sont pour beaucoup bannis de leurs propres pays. Apatrides versés au beau milieu d’une guerre dans laquelle on a dressé des nations les unes contre les autres, voilà qui humanise plus encore leur bravoure de poilus. Je m’étais terriblement attaché à ce bouquin et gardais en mémoire le cas particulier de l’un de ces valeureux.
(Autre extrait de La main coupée)
« … Je ne sais pas exactement de quelle nationalité il était. Il était sujet autrichien, originaire de Dalmatie, citoyen de Zara, de Raguse ou de Split. Mais il avait épousé une parisienne des Batignolles… Il avait la photo de sa femme et de sa fille non seulement dans l’une des poches de son portefeuille, mais clouée à la paroi de sa cagna, dans un médaillon qu’il portait au cou, dans la cuvette de sa montre et même incrustée dans la crosse de son fusil pour les avoir toujours en main à l’heure du danger, ces chers visages adorés, sa femme, sa fille ; plus d’un sergent se rendit pour toujours antipathique à l’escouade pour avoir foutu Goy dedans, avec le motif : … détérioration de matériel militaire appartenant à l’Etat … »
Lorsqu’il s’est agit de donner des origines à Zlatko, l’un des personnages croates de mon histoire (il devait parler le français) je me suis souvenu de Goy.
(Extrait du livre)
… (Béatrice) alors fit diversion.
― Comment se fait-il que vous parliez si bien le français ? demanda t-elle.
― Je l’ai appris à l’école, et un peu à la maison aussi, hésita l’homme. On y entretenait le souvenir de mon arrière-grand-mère qui était française.
― Ah bon ?
― Oui, mon arrière-grand-père est venu ici s’engager comme volontaire pendant la guerre de 14. Avec d’autres étrangers, il s’est retrouvé dans la section franche d’un régiment d’infanterie.
― Section franche ?
― Une sorte de légion étrangère si vous préférez… Un jour, en permission à Paris, il a rencontré celle qui allait devenir sa femme. Elle tenait une petite boutique de mode. Elle était belle, élégante, il en est tombé amoureux fou. On raconte dans ma famille que de retour au front, il avait sculpté la crosse de son fusil pour y incruster le portrait de sa belle. Il voulait la sentir contre lui aux plus durs moments des combats…
Sorella jusqu’ici si réservé, devenait soudain plus loquace. La mécanique s’humanisait-elle ?
― Et alors ? relança Béatrice.
― Et alors ? ironisa l’homme. Cette preuve d’amour lui a valu trente jours d’arrêt, pour dégradation de matériel militaire. Quelle injustice n’est-ce pas ? Aussi par la suite, après avoir été blessé puis guéri, il n’a plus voulu retourner se battre. Il a déserté. Quant à Elle, elle a tout abandonné pour le suivre… Ca devait être quelqu’un mon ancêtre, ajouta t-il songeur.
Quand Béatrice remarqua qu’il s’agissait d’une belle histoire, il rétorqua durement.
― Je crois pas, non ! C’était juste des pauvres gens qui se débattaient dans une histoire de merde.
A partir de là ils se turent et roulèrent en silence, toujours sous la pluie…