(Ci-dessus : NBC-
American gladiators.)
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Première semaine de mai 2009. Il bruine depuis trois jours sur San Francisco. Alors ce matin je m’étire histoire de faire passer le breakfast. Pénard rime avec plumard, télé, canards…
Télé ! Y a pas zapping, NBC d’abord. J’aime bien parce qu’y passent de la bonne daube. Des shows notamment, d’excellente tenue où des gens ordinaires viennent se surpasser. Pas des trucs de pédés où faut faire le malin bien callé derrière son pupitre, genre
Questions pour un champion. Non ! Des vrais challenges, comme dans
American Gladiators ou
The Biggest Loser. Dans la première émission, des jeunes, sportifs faut dire, doivent se mesurer au cours d’épreuves physiques avec une équipe de pros, des mecs et des nanas, montagnes de muscles gonflés comme des pneus de camions. Et dès fois ça le fait ; en rusant, ou en étant plus rapides, les p’tits jeunes arrivent à les niquer au poteau. Extra ! Dans l'autre émission au contraire c’est des gros, mais alors des gros ! Genre chambre à air autour de la taille et démarche de pingouin. Là l’épreuve c’est qu’ils doivent maigrir, en se remettant à faire des pompes, des abdoms, du tapis roulant, et en réduisant leur bouffe que s’en est impressionnant. Après un temps c’est celui ou celle qui a perdu le plus, ... qui gagne !
Mais y a aussi les news sur NBC. J’aime bien, à cause des présentateurs : Barbie, le fiancé de Barbie, et tous les autres autour d’eux. Blacks, blancs, jaunes, latinos, tous au look Newyorkais Upper East Side, hachement intégrés.
Ce matin on a droit au Président qui a expliqué en conférence son plan de relance. Je suis scotché comment il assure ! A la fois souple et droit dans ses bottes, costar et gestes sobres, articulation impeccable. Comparé à notre nain, j’en reviens pas... Le regard fait bien un peu essuie-glaces de gauche à droite, ça doit être pour mieux capter l’auditoire. Les mauvaises langues sur Fox news disent que c’est plutôt pour capter les prompteurs. Ah la mauvaise foi !
« Monsieur » Obama donc, attaque direct : les programmes. Ouais. Là faut expliquer ce qui différencie les américains des français. Nous autres, face à la crise, on pense : faut changer le système ! D'accord, mais comment, par quel bout le prendre ? Difficile à dire vu que le système est un truc dans lequel tout est dans tout et réciproquement. Mais bon ! On tient le concept ; c’est important le concept. Les amerlocs, eux, qui n’ont pas notre puissance de réflexion, pensent tout de suite action, programmes de mise en œuvre. Ainsi l’Homme Grand commence, très clair. C’est simple annonce t-il, l’ensemble de l’action publique se divise en quatre types de programmes : 1°) Ceux qui n’ont jamais servi à rien : Out ! 2°) Ceux qui ont servi un jour à quelque chose, mais qui n’ont plus de sens : Out ! 3°) Ceux qui servent encore, mais qui doivent être poursuivis de façon plus efficaces : A revoir ! 4°) Ceux qui n’existent pas encore et qu’il va falloir engagés dare dare. A chaque idée clé succède une illustration. Net, synthétique. Pour les détails, c’est le big boss, alors il renvoie aux Secrétaires d’état. Terminé. Rideau. La grande classe.
Pub ; je zappe sur ABC. Une autre blonde façon working girl annonce tout à trac : « Eleanor Squalleri, qui a été la secrétaire de Bernard Madoff durant 20 ans a décidé de rompre le silence. » Oh la vache !
Mais c’est quoi au juste l’histoire avec Madoff ? On me rencarde.
Bernard L. Madoff a été arrêté par le FBI le 11 décembre 2008 après avoir révélé aux autorités le caractère frauduleux de ses activités financières. Il apparait alors que 65 milliards de dollars apportés par des clients à sa société de placements n’ont jamais été investis. La manip consistait à rémunérer ces capitaux en puisant dans les fonds nouvellement déposés.
Dans son principe l’arnaque est assez banale, maintes fois utilisée. Ce qui l’est moins c’est le gigantesque processus de développement par lequel Madoff a réussi à imposer son business pendant 48 ans, commencé, dit-on, avec une mise de 5 000 dollars !
Au début il y va mollo. Pas de promesses délirantes, des rendements un peu au dessus de la moyenne tout de même. Il commence par démarcher au sein la communauté juive à laquelle il appartient. On est entre soi : « Aie confiance !" Ca marche. Ca marche de plus en plus même. Madoff à donf ! T'as tout qui monte, les clients, les sommes investies, les rendements ; jusqu’à ce que Bernie devienne un des principaux opérateurs du marché.
S’il reste extrêmement discret sur ses méthodes, l’homme, lui, se hisse sans réserve au rang des notables de Wall Street : président de l’association des sociétés de bourse, puis président du Nasdaq.
Fin des années 90 des gens s’alarment pourtant : « Quand même, toutes ces performances qui montent au ciel ?... » Mais personne n’écoute ces mécréants. Au paradis du pèse Madoff n’est-il pas devenu Dieu ? Même la SEC (Security and Exchange Commission) n’y croit pas et laisse tomber. « Va en paix ! Bernie te bénie. » Et ça continue… Jusqu’au crac de 2008. Là, tout le monde veut récupérer son pognon, tout son pognon ! Bernie alors jette l’éponge. Mais Bernie ne nie pas, que nénni. Bernie les a bernés. Tous ! Il plaide coupable ; on l'embastille.
Retour en studio. Comme promis, assise en face de la journaliste, M’ame Squalleri est là. Brunette à cheveux courts d’un certain âge, mais bien conservée. Sanglée dans son petit blazer bleu, elle confirme : elle a décidé de tout dire sur son ex boss, dans un bouquin. « Vanity Fair » ça s’appelle. Elle s’explique. Bien que Madoff ait été toujours correct professionnellement avec elle, elle a bien voulu coopérer avec le FBI dans la recherche de la vérité sur ses affaires. Parce que Bernie protège ses complices le bougre ! Elle en est persuadée. Ah putain ! Association de malfaiteurs ? C’est sûr ça, beaucoup en ont croqué et étaient de mèche. Et il les protège façon mafia. Ah, l’enflure, le salaud ! Tu vas te mettre à table ordure ! Nous donner des noms hein ?
Mais c’est pas tout, Eleanor se doit de révéler aut’chose : oui Madoff dépensait sans compter, en plus il aimait les gonzesses que s’en était gênant. Et il allait aux putes ! Sa femme en était malheureuse, vous savez… Oh non ! Là on se pousse du coude, on se met la main devant les yeux. Ah l’infâme ! L’abject individu. Pourriture, ignoble vicelard... Rien qu’à voir sa sale tronche de taulard qu’on nous montre maintenant, on voit bien que c’est vrai. Je sais pas ce qui me retient de cracher sur le poste.
T’emballe pas, je me dis tout de même. Ca rassure cette ignominie incarnée. On peut désormais mettre un visage sur la crise, en avoir une image concrète, fixer sa haine sur quelqu’un… Ouais c'est ça, à mort Madoff, à mort ! 150 ans de prison qu’il a droit ? C’est pas assez ! On devrait inventer la zonzon pour l’éternité avec des monstres pareils... Bon !
Maleureusement, même pendant l’horreur le business doit continuer, faut bien. Alors pub ! Encore ? Ah non, marre, j’éteins la téloche, perplexe...
Car j’me dis, c’est pas le tout d’avoir un méchant dans le casting ; mais où qu'il est le gentil qui va nous sortir de cette merde ?
Et là bingo, y se trouve dans le canard ! Mais oui, mais c’est bien sûr : Warren Buffett. Le plus riche derrière Bill Gates. Fortune évaluée à 37 milliards de dollars. Sa légende est déjà en librairie sous le titre
The Snowball: Warren Buffett and the Business of Life, écrite par Alice Schroeder en septembre 2008 « Lorsque vous recrutez quelqu'un cherchez 3 qualités : l'honnêteté, l'intelligence, l'énergie. Si la première manque les deux autres vous détruiront » se plait à rappeler l’homme à qui l’on a passé la tunique de l’ange blanc. Un milliardaire honnête, dans ce cloaque de pourris ? Oui monsieur ! Un homme d’affaires, d’entreprise qui plus est, pas un spéculateur, et qui réalise du 20% l’an sans détrousser son prochain. Conseiller d’Obama et de Schwarzenegger. Généreux donateur aussi. L’anti-Madoff quoi. Une aubaine ! Avec lui
Wall Street ne serait donc pas condamnée à aller dans le
mur, et ça fait la une du Newyork Times :
A Back to Basics Weekend With Warren Buffett que ça titre...
C’est rapport au grand show qu'il a tenu devant des milliers de petits porteurs victimes de la crise. Et le Warren, 78 ans, y était en grande forme je vous le dis, secondé par son partenaire Charlie Munger, un jeune de 85 printemps.
Retour aux basics ça veut dire retour aux choses élémentaires. Le simple bon sens au détriment de l’intelligence compliquée. « T’as un QI de 150 ? Revend 30 points à quelqu’un d’autre » lance Warren en se marrant. Les victimes, dont on a dû placer les plus esquintés aux premiers rangs comme dans un théâtre aux armées en temps de guerre, esquissent un sourire malgré leurs graves blessures au portefeuille. Et Pépère qui a senti la salle se chauffer de poursuivre en fustigeant ces trucs compliqués introduits dans la finance. « Si vous avez besoin d’un ordinateur pour calculer la valeur de ce qu’on vous propose, lâchez l’affaire ! » qu’il balance. « Tous ce fatras mathématique, ces courbes, ces modèles, c’est de la blague, de l’enfumage, enseigné aux jeunes dans les écoles parce qu’il faut bien leur apprendre quéqu’chose » Là, même les gazés de la catastrophe boursière doivent franchement se gondoler. Ca leur botte au poil ce discours aux vétérans du flouz. C’est vrai ça ! Virez-moi tous ces trous du cul de jeunes diplômés qui ont cru pouvoir apprendre à leurs pères à faire des gosses. Y nous ont juste envoyés au casse-pipe avec leurs conneries ; faut redescendre sur terre ! Pas vrai Charlie ? Voilà le message. L’ancien se les met définitivement dans la poche en jouant les modestes : « Et les gars, croyez pas, je suis comme vous. J’me suis pas couvert de gloire en 2008. » Et pour cause, même s’il lui en reste un bon paquet, avec la crise ses actifs ont baissé de moitié à Papy Monnaie. Les petits épargnants reprennent espoir. On danse mentalement devant le Buffett, le moral revient. Ouais peut-être que comme ça nos plans de retraite ne seront pas tout à fait nazes, se disent-ils. Enfin, peut-être ? Papa Warren avec ses airs de Père Noël n’a rien apporté dans sa hotte. Mais il leur a indiqué un chemin. Certains se voient déjà regagner leur maison de retraite en Floride avec le ticket de pension à jour, d’autres retrouver la pêche au gros et le golf ?
Yes we can ! que ça fait dans leurs têtes.
Enfin !... Bien sûr que tout ce barnum médiatique hollywoodien, le bon, le mauvais, l’ange et le démon, ça paraît simpliste. Bernie à sans doute eu beaucoup de complices, nécessaires pour qu’une telle arnaque fonctionne sur une si longue durée. Les qui savaient, les qui ne voulaient pas savoir, et puis tous les autres, les petits suiveurs naïfs qui en perdant sont devenus des salauds de pauvres. De l'autre côté, pour gérer sa fortune, le Warren ne fait pas dans l'aussi simple qu'il veut bien le dire.
Sans doute tout cela, mais n’empêche. On ne frappe pas l’opinion avec de grandes idées pleines de complexités. C’est bon dans les romans russes ça, le soir au coin du feu. Dehors dans la vraie vie pour faire bouger les troupes faut des repères tangibles et un peu gros, suffisamment visibles par tous au premier coup d’œil : « Vu l’arbre en boule ? »
Quand on rentre des US, on se dit que c’est peut-être ce qui nous perd nous autres français cet excès de subtilité dans la pensée au détriment de l’action. La représentation collective que nous nous faisons de cette même crise semble n’être qu’une vaste interrogation politico-philosophique sans consistance concrète. Pas étonnant que ça débouche, soit sur un sentiment d’impuissance, soit sur la révolte.
Not’ télé est sans vision, les médias tiquent à représenter les choses. Nos pourris ne sont que des énarques somme toute bons pères de famille par ailleurs, et le Tapie, gentil qui plaisait tant sous Tonton, a tellement viré au nanar boiteux, la tante, qu'il en est plus présentab. Pas valab, tout en nuances tout ça tourne à vide.
Yes we can ! ne veut rien dire ici. On pourrait quoi d’abord, où est le modèle ? Faut changer le système qu’on te dit ! C’est ça oui... Trop intellos, trop abstraits, nos élites manient des idées là où les ricains se forgent une représentation collective, sans doute un peu Mickey mais concrète, de l’aventure dans laquelle chacun peut jouer un rôle. Même si c’est dans
Américan Gladiator ou dans
The Biggest Loser, peu importe.
Yes they can !...