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menacesdamour Description du blog :
Etrange histoire que celle d'un auteur de premier roman manipulé par ses personnages... Catégorie : Blog Livre Date de création :
18.10.2007 Dernière mise à jour :
08.06.2008
Luis Buñuel a adapté au cinéma le roman de Joseph Kessel Belle de jour en 1966.
Catherine Deneuve y interprète Séverine, petite bourgeoise en quête d’elle-même qui va se livrer occasionnellement à la prostitution.
Une femme jusqu’ici retranchée qui se jette ainsi dans le chaos du monde : voilà qui est pour me plaire. Pourtant le film ne m’a pas convaincu. Deneuve-Séverine la petite bourgeoise semble sortir de son expérience comme elle y est entrée. Rien, juste une petite tristesse. Elle reste jolie, mais faute de caractère elle n’accède pas à la beauté auquel prétend le titre du film. Jeunesse sans doute ? L’interprète n’a alors que 23 ans. Elle dira d’ailleurs qu’elle n’a mis que peu d’elle-même dans le personnage.
Enfin bref, on l’aura compris dans cette affaire, ce n’est pas l’actrice qui me retient, mais bel et bien le cinéaste. Il a su admirablement par la forme traiter le fond, qui tourne moins autour du bien et du mal (en 1967 peut-être ?) que du fantasme, comme élément de personnalité qui nous fait osciller sans cesse entre l’imaginaire et le réel. Et là, avec celui que j’appelle « le client à la mouche » Buñuel a fait un truc formidable qui m’est revenu en mémoire au moment d’écrire certaine scènes de mon bouquin avec Béatrice.
Séverine dans ses rencontres tarifées doit affronter un client asiatique, aussi balèze qu’énigmatique, genre sumo, et qui se pointe avec une boite contenant une mouche…
Et là ! fondu au noir, et basta ! A toi spectateur-mateur de deviner ce que ce mec peut bien demander comme « spécialité » à la petite chèvre ? Peu de gens ont été capables de trouver… Et pour cause, à la question : « Mais que font-ils donc avec cette mouche ? » Buñuel lui-même répondait : « Je n’en n’ai aucune idée… »
C’est ainsi que Wolfgang George Fischer intitule le beau livre d’art qu’il a consacré à Schiele.
Il y a dans cette apparente antinomie de l’outrance opposable au plaisir des sens, l’une des définitions les plus satisfaisantes au contraire de la beauté.
Car, si la joliesse propre et lisse se livre, la beauté, elle, complexe et contestable reste à prendre. On doit partir à sa recherche ; et de cette quête naissent les émotions qu’elle suscite. La vraie beauté ne peut être que pathétique.
« J’aime les contradictions. » disait Schiele. Et c’est vrai. Chez lui, rien de flatteur ; la pose n’est jamais gracieuse, les gestes esquissés sont équivoques, les proportions sans équilibre. Mais c’est en cela qu’il est (pour moi) le peintre de la beauté vraie, de celle qui interpelle aussi mes propres parts d’ombres et de disgrâce.
J’ai le regret de ne pas avoir su donner pleinement à certains de mes personnages un peu de cette beauté-là. Enfin, j’ai rendu hommage au maître, et me suis essayé à une timide esquisse.
(Extrait du livre)
Assise derrière une table, une toute jeune fille l’accueilli. Très menue, très blonde avec des cheveux longs et frisés, elle apparaissait dans ce décor austère avec l’exquise fraîcheur d’une poupée encore logée dans sa boite.
― Oui Madame ? fit l’enfant avec un large sourire…
― Je suis Béatrice Jansson. J’ai rendez-vous à dix heures avec le docteur Keller.
― Le docteur va vous recevoir, si vous voulez bien vous asseoir. La poupée avait dit cela avec un fort accent germanique…
… « Vous n’aurez pas longtemps à attendre », lui murmura la crevette. Béatrice en profita pour demander un verre d’eau.
Elle découvrit, en la voyant se diriger vers ce qui devait être une cuisine, que la petite avait un pied bot. Elle s’en voulu de l’avoir ainsi obligée à lui dévoiler cette affreuse claudication. Mais bien vite, la nymphette réapparu, un verre à la main ; elle ne semblait nullement gênée. Sa démarche disgracieuse, il est vrai, loin de l’enlaidir renforçait de façon troublante sa beauté juvénile…
― Quel âge avez-vous ne put s’empêcher de demander Béatrice, qui faillit la tutoyer tant elle paraissait jeune.
― Dix-sept ans, répondit la lolita qui en paraissait quatorze à peine.
Elles échangèrent quelques mots…
… La maturité de son expression et sa parfaite maîtrise du français contrastait singulièrement avec sa silhouette gracile d’enfant. Elle se tenait assise bien droite, serrée dans une mini jupe minuscule, chaussée d’escarpins « très dame » qui ne devaient pas dépasser le trente cinq. Tout en parlant, elle croisait et décroisait les jambes, offrant sans vergogne le spectacle de petites cuisses maigres, sur lesquelles Béatrice ne pouvait s’empêcher de loucher furtivement.
Un sentiment d’étrange culpabilité allait s’emparait d’elle quand elle vit la forme élancée d’une femme s’avancer
…
― Qu’est-ce que tu voulais dire ? appuya Béatrice d’un air las. Qu’est-ce que t’y connais à tout ça ?
Comme pour signifier qu’elle ne souhaitait pas de réponse, elle tourna le buste. Elle jeta un dernier coup d’œil à la grande pièce qui servait de living, aux étagères chargées d’ouvrages, et plus précisément encore à ce gros livre d’art sur Egon Schiele qui trônait sur le dessus d’une pile.
Son regard un instant fut attiré par une photo : la crevette. La petite assistante, elle l’aurait parié ! Elle revint bien vite sur la vue qu’offrait la terrasse. Paris s’étalait là en contrebas au soleil couchant. Elle se leva, récupéra au passage le tube de pilules qui était resté sur la table et reboucha la bouteille de whisky…
Rappelons simplement que de père suisse et de mère écossaise, citoyen cosmopolite, Blaise Cendrars s’est engagé en 1914 dans la Légion pour combattre au côté des français. Il en reviendra manchot, d’ou le titre de l'un de ses livres : La main coupée.
Avant de dire pourquoi Cendrars a ici sa place, je ne résiste pas au plaisir de vous faire partager un court passage de son livre qui fera comprendre pourquoi j’aime cet écrivain en général et son rapport avec une écriture puisée aux sources de la vie.
(Extrait de La main coupée)
« … On sait les horreurs que les hommes peuvent se raconter sur les femmes quand ils sont seuls, entre soi ; on s’imagine donc les saloperies qu’une escouade de légionnaires surexcités et aux trois quarts ronds arrivaient à dégoiser dans ce débat qui prenait l’allure enragée d’un concours du plus beau mensonge, de la plus satanique exagération, du comble le plus frénétique où chacun cherchait à damer le pion au voisin ; puis l’on glissait aux confidences scabreuses et aux expériences érotiques ; tout cela raconté dans les termes les plus crus du langage le plus vert et le vocabulaire si extraordinairement riche d’images, de trouvailles, d’invention (et de précision anatomique) qui coule de source de la bouche des Parigots. J’étais aux anges d’entendre tout cela et je chérissais déjà mes camarades rien que pour leur parler. Quelle poésie dans la bouche du peuple, cette frangine des faubourgs !… »
Dans ce livre Cendrars évoque ses camarades de combat à qui il rend hommage en une longue galerie de portraits. Espagnols, Tchèques, Suisses allemands, Serbes, Croates et d’autres encore, ils sont tous comme l’auteur engagés volontaires. Et leur héroïsme prend une dimension particulière en ce sens qu’ils sont pour beaucoup bannis de leurs propres pays. Apatrides versés au beau milieu d’une guerre dans laquelle on a dressé des nations les unes contre les autres, voilà qui humanise plus encore leur bravoure de poilus. Je m’étais terriblement attaché à ce bouquin et gardais en mémoire le cas particulier de l’un de ces valeureux.
(Autre extrait de La main coupée)
« … Je ne sais pas exactement de quelle nationalité il était. Il était sujet autrichien, originaire de Dalmatie, citoyen de Zara, de Raguse ou de Split. Mais il avait épousé une parisienne des Batignolles… Il avait la photo de sa femme et de sa fille non seulement dans l’une des poches de son portefeuille, mais clouée à la paroi de sa cagna, dans un médaillon qu’il portait au cou, dans la cuvette de sa montre et même incrustée dans la crosse de son fusil pour les avoir toujours en main à l’heure du danger, ces chers visages adorés, sa femme, sa fille ; plus d’un sergent se rendit pour toujours antipathique à l’escouade pour avoir foutu Goy dedans, avec le motif : … détérioration de matériel militaire appartenant à l’Etat … »
Lorsqu’il s’est agit de donner des origines à Zlatko, l’un des personnages croates de mon histoire (il devait parler le français) je me suis souvenu de Goy.
(Extrait du livre)
… (Béatrice) alors fit diversion.
― Comment se fait-il que vous parliez si bien le français ? demanda t-elle.
― Je l’ai appris à l’école, et un peu à la maison aussi, hésita l’homme. On y entretenait le souvenir de mon arrière-grand-mère qui était française.
― Ah bon ?
― Oui, mon arrière-grand-père est venu ici s’engager comme volontaire pendant la guerre de 14. Avec d’autres étrangers, il s’est retrouvé dans la section franche d’un régiment d’infanterie.
― Section franche ?
― Une sorte de légion étrangère si vous préférez… Un jour, en permission à Paris, il a rencontré celle qui allait devenir sa femme. Elle tenait une petite boutique de mode. Elle était belle, élégante, il en est tombé amoureux fou. On raconte dans ma famille que de retour au front, il avait sculpté la crosse de son fusil pour y incruster le portrait de sa belle. Il voulait la sentir contre lui aux plus durs moments des combats…
Sorella jusqu’ici si réservé, devenait soudain plus loquace. La mécanique s’humanisait-elle ?
― Et alors ? relança Béatrice.
― Et alors ? ironisa l’homme. Cette preuve d’amour lui a valu trente jours d’arrêt, pour dégradation de matériel militaire. Quelle injustice n’est-ce pas ? Aussi par la suite, après avoir été blessé puis guéri, il n’a plus voulu retourner se battre. Il a déserté. Quant à Elle, elle a tout abandonné pour le suivre… Ca devait être quelqu’un mon ancêtre, ajouta t-il songeur.
Quand Béatrice remarqua qu’il s’agissait d’une belle histoire, il rétorqua durement.
― Je crois pas, non ! C’était juste des pauvres gens qui se débattaient dans une histoire de merde.
A partir de là ils se turent et roulèrent en silence, toujours sous la pluie…
On sait que Dostoïevski dans les années 1860 a connu personnellement le démon du jeu et qu’il y a perdu beaucoup d’argent.
Certains spécialistes le prennent en exemple, pour illustrer l’archétype du « joueur pathologique » Pour ce qui me concerne, l’homme m’intéresse moins que l’auteur, chez qui je vois à travers ce qu’il dépeint du jeu une allégorie plus large, plus profonde qu’une simple addiction.
Le jeu symbolise l’âme russe faite d’extrêmes et enveloppée de religion. Fumée, bougies, icônes : l’atmosphère du tripot n'est pas loin de celle de l’église. Grâce à Dieu, l’homme ne peut échapper au destin de ses bassesses, mais puise sa force dans le repentir et la rédemption, avant de retomber. « Je veux faire des folies bonnes gens, Dieu me le pardonnera… », s’exclame Mitia Karamazov aux heures les plus funestes de son existence.
On retrouve merveilleusement décrite dans Le joueur cette fièvre des corps et des esprits, cet aveuglement qu’engendre le jeu chez ceux qui en sont victimes.
(Extrait du Joueur)
« … De temps en temps, d’ailleurs, l’idée de calculer me venait à l’esprit. Je m’attachais à certains chiffres, à certaines chances, mais je les abandonnais bientôt et recommençais à jouer presque inconsciemment. J’étais sans doute fort distrait ; je me souviens que les croupiers corrigèrent plusieurs fois mon jeu. Je faisais des fautes grossières. Mes tempes étaient moites, mes mains tremblaient. Des polonais accoururent me proposer leurs services, mais je n’écoutais personne. La chance ne me quittait pas !… »
Dans mon bouquin, Béatrice se retrouve à la solde de gens qui blanchissent de l’argent par le truchement des casinos, selon une procédure très précise. Mais comme il s’agit pour elle de se libérer de cette maffia, elle doit conserver tous ses moyens, rester froide et calculatrice, maîtresse d’elle-même. Craignant néanmoins le démon du jeu, elle l’exorcise en se mettant en situation mentale d’exécrer le joueur justement, celui que Dostoïevski nomme aussi le misérable.
(Extrait du livre)
… D’un geste précis l’employé lançait la petite boule blanche dans un sens, le long du cylindre ; et le plateau dans l’autre. Silence total. Après quelques tours en toute liberté, la bille perdait de la vitesse et venait rebondir sur le plateau, puis son mouvement s’apaisait. Quelques hésitations encore et elle se logeait exactement là où le destin l’avait prévu. Le croupier annonçait alors le résultat et ratissait les jetons, tandis que son collègue déjà distribuait les gains. Tout ceci, cent fois vu au cinéma, prenait ici un aspect totalement envoûtant.
Mais la jeune femme quitta bientôt la chose des yeux pour s’attacher aux joueurs eux-mêmes. Ne prêtant aucune attention à ceux qui visiblement étaient là par amusement, elle se demanda s’il y avait parmi les autres de véritables misérables ? Des qui joueraient ce soir jusqu’à épuisement et ne pourraient s’empêcher de revenir demain parier leur chemise ? Des vrais, des fous, des sales joueurs, qui savent que la banque finit toujours par avoir le dessus, et qui pourtant assouvissent leur vice jusqu’au bout, pour mieux en crever. Elle aurait tant aimé en voir de près des comme ça, de ces pathétiques qui croient au ciel, et qui se bricolent ici bas leur petit paradis en forme d’enfer. Malheureusement elle n’en distingua aucun. N’existaient-ils que dans les romans ?
Remontée ainsi contre le jeu, elle s’avança enfin vers la table sous l’œil toujours amusé de Wolfrom. Elle posa sans hésiter une plaque à l’intersection des numéros sept, huit, dix et onze, et en mit deux de plus sur le rouge. « Rien ne va plus » lança le croupier.
Profitant des circonstances, Wolfrom s’était rapproché d’elle, elle sentait sa cuisse presser franchement la sienne, mais elle resta sans bouger. Les yeux fixés sur le cylindre comme un chasseur à l’affût, elle se voua tout entière au jeu. On allait voir !...
... « Faites vos jeux... Rien ne va plus » « Le onze, noir, impair et manque » Oui ! L’un de ses quatre numéros venait de sortir. Le croupier poussa lentement le chargement qui lui était destiné. Huit fois la mise plus sa mise, elle savait qu’il devait y avoir en tout quarante-huit plaques. Entassées les unes sur les autres, elles formaient deux beaux paquets. Elle veilla à ne pas marquer le moindre signe d’émotion, glissa un jeton pour le personnel, ramassa ses gains et se tourna enfin vers Wolfrom.
― Allons nous-en ! dit-elle.
L’homme afficha à la fois sa satisfaction et son étonnement.
― N’avais-je pas raison ! La chance sait reconnaître les jolies femmes, vous devriez continuer.
Béatrice ne répondit pas. L’air faussement suspicieux, il ajouta.
― Dites-moi, cette façon de tenter toujours le même carré, puis d’abandonner la table une fois gagné, ce n’est pas la première fois que vous jouez, n’est-ce pas ?
― Cela m’arrive de temps en temps, en effet, répondit-elle évasivement.
Elle mentait, c’était la première fois qu’elle mettait les pieds dans un casino. Sans jamais les avoir connus, elle avait toujours prêché son horreur des jeux de hasard…
Dans les années 1900 Albert Marquet, disciple de Matisse, a habité « sur les quais » comme on dit dans la capitale (quai de la Tournelle, puis quai des Grands-Augustins, et encore quai Saint-Michel) C’est donc comme résident, sans doute après de longs moments passés accoudés à ses fenêtres, que l’artiste a pu si merveilleusement rendre, plus que des paysages, des atmosphères de ce Paris de la Seine.
On retrouve dans la peinture de Marquet ce raccourcis entre un œil, une vision et l’expression qui en est faîte, sans à-priori de style. Ceci est fait pour me plaire bien sûr, et quand j’ai dû mettre en scène (en Seine, aussi) le commissaire Vallon dans les locaux du quai des Orfèvres, c’est Marquet qui est venu à la rescousse pour faire monter en moi des images.
Aussi ai-je imaginé dans un court passage Leonard Vallon dans une atmosphère nocturne se remémorant, comme moi, Marquet.
(Extrait du livre)
… N’y voyant plus, Vallon leva la tête en retardant pourtant le moment d’allumer sa lampe. La nuit enveloppait désormais presque totalement le bureau et le Velux un peu au dessus de sa tête n’était plus qu’un carré noir. Il pensa que Gorski devait lui, à cette heure, profiter à travers sa baie vitrée d’une toute autre vue. Il imagina les lumières des quais se reflétant sur l’eau, à la manière d’un tableau de Marquet qui représentait le Pont Neuf la nuit et dont il avait en mémoire le souvenir précis. Il se demanda si le directeur central connaissait ce tableau ? Comment pouvait-il en bas travailler face à un tel spectacle. Lui à sa place serait resté là en extase, incapable de faire quoi que ce soit, le regard irrésistiblement plongé dans cette toile vivante. Mais grâce à Dieu il n’était pas le directeur central de la PJ…
Ouais je sais ! ça fait convenu de citer Flaubert comme auteur qui vous inspire, mais bon c’est comme ça.
C’est précisément parce qu’il était au programme de mon bac, que je me suis retrouvé à 18 ans, diplôme en poche, sans en avoir jamais lu un traitre mot. Pourtant une scolarité imbécile m’avait si bien appris à gloser sur ce que je ne connaissais pas, que je m’en étais tiré à l’oral avec les honneurs ; j’avais ainsi, on le comprendra, une dette envers Flaubert.
Dette dont je ne m’acquittai que dix ans plus tard, lorsque pour l’amour d’une femme lettrée je décidai pauvre matheux de me mettre à niveau, et donc un peu à la lecture. Et ce fût L’éducation… comme on dit.
Comment moi, qui avait eu vingt ans en 1968, n’aurais-je pas été séduit par cette chronique de la révolution de 1848 qu’est L’éducation sentimentale ? Par cette histoire totalement ancrée dans son siècle et en même temps si universelle de la jeunesse qui passe. D’un Frédéric tiraillé entre engagement et passivité, pour qui le souvenir du grand amour s’estompe en vieillissant, à l’évocation du petit bordel fréquenté entre camarades de lycée.
Oui, je l’ai été, séduit. A tel point que je relis depuis, tous les dix ans environ, ma veille édition de poche datée je crois de 1965…
J’ai lu plus tard Madame Bovary (qui m’accompagne aujourd’hui pour d’autres raisons dans l’écriture de mon second bouquin), pas trop Bouvard et Pécuchet, ni Salammbô, mais une partie de la correspondance du maître, oui ; la biographie de Maurice Nadeau aussi, et le Flaubert’s parrot de Julian Barnes « a massive lumber room of detail about the great man » comme l’annonce la 4° de couv des éditions Picador.
Quand même, c’est toujours vers L’éducation que je reviens.
Mais si je mentionne ici Flaubert, c’est surtout parce qu’il est avant tout pour moi celui qui donne à voir, à entendre, à humer même ; et que quand on se pique de raconter des histoires en « se faisant des films dans sa tête », c’est un modèle du genre. Tu piges ?
Préfaçant une édition de L’éducation sentimentale, Proust dit de lui : « Le rendu de sa vision, sans dans l’intervalle, un mot d’esprit ou un trait de sensibilité, voilà en effet ce qui importe de plus en plus à Flaubert,… »
Oui le Gustave, tu lis dix lignes et c’est déjà du home cinéma grand écran, rien que pour toi, là dans ton plumard. Et ça j’aime !
Tiens, par exemple. Premières pages de L’éducation :
« Des gens arrivaient hors d’haleine ; des barriques, des câbles, des corbeilles de linges gênaient la circulation ; des matelots ne répondaient à personne ; on se heurtait ; les colis montaient entre les deux tambours, et le tapage s’absorbait dans le bruissement de la vapeur, qui s’échappant par des plaques de tôle, enveloppait tout d’une nuée blanchâtre, tandis que la cloche, à l’avant, tintait sans discontinuer.
Enfin le navire partit, et les deux berges, peuplées de magasins, de chantiers et d’usines, filèrent comme deux larges rubans que l’on déroule. »
Re-exemple. Correspondance, Le voyage d’orient. Lettre à Louis Bouilhet, le 13 mars 1850.
« …J’ai fait à Keneh quelque chose de convenable, et qui, je l’espère, obtiendra ton approbation : nous avions mis pied à terre pour faire quelques provisions et nous marchions tranquillement dans les bazars, le nez en l’air, respirant l’odeur de santal qui circulait autour de nous, quand au détour d’une rue, voilà tout à coup que nous tombons dans le quartier des garces… les négresses avaient des robes bleu ciel, d’autres étaient en jaune, en blanc, en rouge – larges vêtements qui flottent au vent chaud. Des senteurs d’épices avec tout cela ; et sur leurs gorges découvertes de longs colliers de piastres d’or, qui font que, lorsqu’elles se remuent, ça claque comme des charrettes. Elles vous appellent avec des voix traînantes : « Cawadja, Cawadja » ;…
Comme beaucoup de gens de ma génération, because son antisémitisme, j’ai découvert Céline en dehors de l’école et sur le tard.
J’ai jamais trop voulu m’intéresser à l’homme, pas lu sa bio par exemple. Sûr, pour un « anti-ses-mites », monsieur Destouches paraît au contraire assez miteux. J’en reste donc à Céline, l’écrivain Et alors là, la vache !
Un étalon de la littérature celui-là. Comment qui te crache sa semoule. Attention la mitraillette ! Quand le Louis te canarde avec ses mots t’en prends plein la gueule, y a pas d’aut’ mot. Des fois même t’en implore : arrête Ferdinand ! je suis à bout, j’en oublie de respirer, stop, faut que je m’reprenne…
Ca fait quatre pages que ça dure, tu te dis qu’y va bien finir par se fatiguer pépère, qu’il a plus rien dans sa lance. Penses-tu! T’as pas encore eu droit au bouquet final. Et ça repart. Ce mec a inventé en écriture l’équivalent des effets spéciaux. Quelles cascades, les mots s’affolent, dérailllent, ça dézingue à toute birzingue, de toutes les couleurs, de toute ces belles sonorités des faubourgs de mon enfance (surtout dans Mort à crédit) Soudain, comme le gosse émerveillé que j’ai été je ne suis plus moi, je suis l'autre, je suis lui, je suis son univers. Y me désintègre le salaud. Mais ouf, vl’a la fin d’un chapitre qui s’annonce, on va pouvoir s’arposer. Tu parles Charles! Le temps d’une page blanche, t’as à peine eu le temps, toi, de te rebecqueter un peu, que le Louis, lui, il a déjà rechargé son stylo et renfourché sa plume.
Oh misère ! mon Ferdinand, si je veux pas que tu me tiennes comme ça, faut plus j’ouvre tes bouquins…
Tellement marqué, hanté par ça, je n’ai pu faire apparaître ce zigue que furtivement, au détour d’une page.
(Extraits du livre)
… Encore alanguie sur le canapé-lit, Claire battit des paupières.
― Reste encore un peu demanda t-elle.
En guise de réponse, Béatrice s’assit à côté d’elle et lui effleura le cou d’un doigt paresseux.
― Il te faudra mettre un foulard pendant quelques jours murmura t-elle en souriant. Elle passa sous silence les ombres bleues qui marquaient aussi ses fins poignets.
Claire Keller se redressa sur les coudes, dévoilant cette belle absence de poitrine piquetée de tâches de rousseur.
― Reste ! réitéra t-elle. Je voudrais te lire un truc. Sans attendre la réponse, elle fit volte-face et ramassa le livre qui gisait écartelé à l’envers sur la moquette. Elle attaqua aussitôt d’une voix un peu cassée.
― Ecoute ça : « Faut les amuser encore plus… toujours davantage… pour moi c’est pas gagné du tout… les filles se retroussent jusqu’aux oreilles… ça c’est de la vrai faridon !… Cascade, Prosper tapent des mains… Ils ravivent la bamboula… En avant les dames ! Jambes en l’air… le grand cancan de la Boum Dié ! Taraboum dié !… Puis la farandole ! … Les flics ont de quoi se divertir… Ils voient plus que des pantalons… des mottes tous poils dans les dentelles… La craquouse là qui sautille… Taraboum dié ! Juste au ras des chasses ! … Avec la fumée d’alcool… c’est brouillant, éberluant… »
― Céline : « Le Pont de Londres », n’est-ce pas ? l’interrompit Béatrice, de peur que cela ne s’éternise.
― Oui ! Je le découvre, seulement maintenant, dit Claire comme à regret. Tu aimes ?
― Quoi ? Tu veux dire ce passage précisément, l’étourdissante et dérisoire ferveur de jouir de l’instant quand l’envie d’un ailleurs te tarabuste ?
― Non, enfin je voulais dire…
― Qu’est-ce que tu voulais dire ? appuya Béatrice d’un air las. Qu’est-ce que t’y connais à tout ça ?…